De l’évitement à la catastrophe

Quand il vient me voir la première fois, il a un peu plus de  40 ans.  Il est mal rasé, triste, accablé, comme le sont les dépressifs parfois. Et puis l’histoire se dit. Celle d’une maltraitance. Pas de maltraitance physique, non, mais une maltraitance sur objet : son compagnon  a brisé ses CD et sa chaine hifi, intentionnellement, pour l’atteindre, parce que c’était justement très important pour lui. Il est sans doute encore plus difficile pour un homme que pour une femme de parler de la maltraitance qu’il subit. J’écoute. Je suis bouleversée par la confiance qu’il me fait, et par la cruauté de cette violence.

violences sexuelles entre homosexuels

Il évoque en une phrase sa vie antérieure, quand il a été marié et père de famille, très jeune. Il garde de bons liens avec ses enfants.

Il revient. Il retrouve des forces. Il devient tout autre, très joyeux, très liant, très drôle. Il me parle un peu de son boulot. Il a déménagé, le violent ne fait plus partie de sa vie, il ne me parle de personne d’autre d’ailleurs.  Il a retrouvé son peps et il n’y a aucune raison pour que  sa vie amoureuse et sexuelle  soit abordée pendant ces très rares consultations. Il n’est d’ailleurs pas malade et rapidement  je ne le vois plus.

Jusqu’à ce lundi matin. C’est mon tour de consultation sans rendez-vous, pour les urgences du cabinet. La salle d’attente est blindée de monde.Il m’attend dans le couloir, m’aborde et  me dit en chuchotant:

  • Madame Balit il faut que je vous parle

Je suis partagée, car je ne veux pas créer de situation d’impatience et d’injustice, en faisant des passe-droit. D’autres patients attendent depuis longtemps. Je lui explique cela, mais il me dit qu’il est pressé,et qu’il ne peut pas attendre. Je le fais rentrer dans le bureau sans l’inviter à s’asseoir. Nous nous parlons debout dans mon bureau, porte tout juste refermée.

  • Madame Balit, redit-il en riant silencieusement, je crois que j’ai attrapé la chaude pisse.

Me voilà bien, avec cet homme sympathique et impatient,  ayant probablement  fait un bon diagnostic, et les patients de la salle d’attente. Je lui fais le prélevement  rapidement et l’ordonnance pour aller au laboratoire.

Un ou deux jours plus tard le résultat arrive : gonocoque.

Impossible de le joindre au téléphone. Ni celui que j’ai, ni celui du laboratoire ne permettent de le joindre, les jours se passent.

Mais nous habitons tous deux dans la même petite ville et je le croise au supermarché.

Je déteste quand ma fonction de soignant empiète sur ma vie privée, même si ce jour-là ma vie privée consiste à remplir mon caddie, mais je suis très ennuyée par ce résultat et je l’aborde.

  • Vous n’êtes pas revenu pour votre résultat ? C’est ennuyeux pour vous et pour les autres.

Il rit. Je ne me souviens plus trop des excuses qu’il se trouve, mais elles sont dites avec humour et légèreté du genre :

  • Ah oui madame Balit, il faut que je me soigne !  Mais je n’ai pas le temps, trop de travail.

J’insiste, il faut au moins qu’il prenne des antibiotiques. D’ailleurs les autres aussi, ce serait bien. Il me demande de lui faire l’ordonnance qu’il passera prendre au secrétariat. Je cède. Bêtement. Pour lui faire plaisir peut être, pour qu’il se soigne un-peu-quand-même, sûrement. Sans mesurer la portée de cette insouciance partagée.

Les années passent, et un jour il revient : amaigri, fatigué, déprimé.  Examen clinique, prise de sang de routine, radios des  poumons, échographie. Le bilan de débrouillage est normal. Mais il ne va pas bien et il va aux urgences. Rebilan. Renormal. Orientation vers l’infirmier psychiatrique d’urgence. Diagnostic de dépression. Mais ça ne s’améliore pas et il revient me voir.  Maintenant il est un peu gêné pour voir. Reprise de l’examen clinique. Je tremble car je suis en train de comprendre. Je m’en veux. Je m’en veux tellement. Au doigt, comme ça, à l’arrache, il y a un trouble du champ visuel.  Je sais déjà ce que je vais trouver.

toxoplasmose cerebrale

Je suis tellement anéantie que je n’ai pas le courage de lui dire ce que je pense à ce moment là : toxoplasmose cérébrale sur sida non diagnostiqué. Rien n’est sûr cependant. Je voudrais croire que je me trompe. Je le renvoie aux urgences  en écrivant noir sur blanc qu’il faut un scanner.

En rappellant le lendemain, j’apprend qu’il est hospitalisé en neurologie et qu’il n’a pas encore eu son scanner, alors je me déplace pour rencontrer l’interne. Je ne lui raconte pas  la vieille histoire de la gonococcie et de l’évitement induit par le patient, évitement que je n’ai pas su contrarier. Je ne lui parle que de mon hypothèse diagnostique du jour, et de l’importance de vérifier tout cela. Ces examens sont faits rapidement et le diagnostic est confirmé.  A la sortie de l’hôpital, le patient repart dans une autre ville,dans sa famille. Celle-ci m’appellera pour me dire qu’effectivement j’avais fait le bon diagnostic.

Un peu tard ai-je pensé avec amertume.

 

 

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