Un couple infernal

C’est le  4° couple infernal mère-fille que nous recevons au cabinet et cela nous interroge. Couple infernal, le mot n’est -il pas trop fort ? Mais lorsque la souffrance de la mère embarque la fille dans son repli sur soi et dans sa pathologie  comment qualifier cela ?

Elles viennent toujours ensemble en consultation. La mère a plus de  50 ans et la fille plus de  25 ans. Sur le coup c’est plutôt touchant, cette complicité, cette proximité. Et puis ça inquiète.

mere fille

 

Ca inquiète quand c’est à chaque fois. A chaque fois les deux . Pour tout. Pour une constipation. Pour la douleur d’un doigt. Pour un arrêt de travail. Alors on se demande quelle est la part de liberté de chacune ? On se demande qui entraîne qui ? Qui enchaîne  qui?

Il y a eu la mère, cadre dans l’administration et la fille, thésarde. Pas de père . Etait-il mort ou disparu? Et le fantome d’un frère, mort d’une overdose. Assassiné, disaient-elles. Arrêt de travail, parce que « quelqu’un m’en veut au travail. » Des barreaux et des volets aux fenêtres. A l’étage. Dans une petite ville sans histoire. Une angoisse  rampante de persécution, ininterrogeable. Arrêt de travail, donc psy. Un psy sympa, accessible, désolé de voir ce couple mère-fille fusionnel se refermer sur lui-même. Pas d’amis. Pas de travail. Tous les loisirs en commun. Et la fille qui entre progressivement dans la conviction maternelle d’un monde hostile où le complot est partout. J’essaie, un jour, de partager à la fille mon étonnement de cette perpétuelle interprétation complotiste des évènements de la vie. Rupture du lien thérapeutique. Elle quitte le cabinet. Je la croise en ville de loin en loin. Nous nous disons bonjour courtoisement.

Il y a eu la mère au chômage  que sa fille,  au chômage elle aussi, suivait tout le temps. Que la mère accompagnait chaque semaine pour sa désensibilisation, à 27 ans.

Il y a eu ces parents âgés, ( plus de  80 ans), n’acceptant d’être lavés, y compris dans les parties intimes que par leur fille enseignante. Son médecin ayant essayé par tous les moyens de  mettre en place des aides à domicile, ils se sont fâchés et  elle est venue nous voir. J’étais effarée de sa maigreur et de ce « dévouement » dont elle ne pouvait se défaire. Elle voulait un arrêt de travail, je l’ai envoyée chez le psychiatre, elle y allait avec sa mère. Elle a consulté tour à tour toute l’équipe du cabinet. Chacun de nous lui a dit la même chose. « Pour bien s’aimer, il faut se laisser respirer. Ne dormez pas chez vos parents, retournez le soir dans votre appartement. Ils ont assez d’argent pour se faire aider. Ne soyez que la fille.Laissez les infirmères, les aides soignantes et les auxilliaires de vie faire un peu de ce lourd travail d’accompagnement. » Mais elle ne voulait pas entendre et revenait  en consultation avec sa mère, pourtant soignée ailleurs. Refusait de la laisser dans la salle d’attente, le temps de sa propre consultation. Se fâchant avec chaque médecin qui répétait ce qui sautait aux yeux : « Vous êtes en train de vous détruire, prenez soin de vous. » et la mère qui ne parlait que d’elle-même et  ne voyait pas  ( ou ne voulait pas voir) sa fille dépérir.

Et puis il y a eu cette prof, proche de la retraite, que j’ai croisée dans le couloir. Tous les cabinets fermant dans la ville, elle venait voir ma jeune associée pour prendre le relai, son médecin traitant prenant sa retraite. Je l’ai saluée à son arrivée. Je la connaissais pour avoir travaillé avec elle dans une associaiton de solidarité. Elle m’avait  déjà parlé  à ce moment-là  de son « électro-sensibilité » et j’avais pensé que c’était un moyen pudique de parler de son épuisement d’avoir trop aidé les autres. Une sorte de « burn-out »  caritatif. Mais ce jour-là dans le couloir du cabinet tout neuf, elle est venue avec sa fille , elle-même  devenue électro sensible  en retrouvant sa mère après un an à l’étranger.  Malaise et interrogation de mon associée face à cette jeune femme de 30 ans incapable de consulter seule, et entraînée par sa mère dans sa pathologie en symétrie….

Que sont les mères qui ne laissent pas partir leurs enfants ?

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