Malik , jeune majeur seul au monde

Malik avait été un mineur étranger isolé, pris en charge par l’aide sociale à l ‘enfance. A  18 ans il avait fait sa demande d’asile et avait été reconnu réfugié – ou presque ( Il avait eu la protection subsidiaire *) Je ne connaissais pas son récit de vie, je ne le connaissais pas vraiment non plus. Il était passé une fois pour un certificat de course à pied, ne comprenant pas, comme tant d’autres étrangers ayant parcouru la moitié du monde dans des conditions de fortune, pourquoi il faut un papier du médecin pour courir dans des conditions tellement plus sécures.

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Cette consultation l’agaçait, il avait été vu par l’équipe de la Pass * et celle de la vaccination. J’avais acté sa capacité à courir, maintenant qu’il était logé et nourri.  J’avais béni intérieurement les clubs de sport de la ville, lieux d’amitié, de restauration physique et d’estime de soi,  lieux d’intégration. Bref, un #Certifalacon (voir Twitter) mais au final, je ne connaissais pas  vraiment Malik.

J’en entendais parler de temps en temps par les associations de solidarité, avec lesquelles je travaille. Puis un jour, Sylvain, militant hors catégorie,  m’a appelé sur mon portable pendant le week-end, parce qu’il avait croisé Malik en ville, que son discours n’était pas cohérent, il  le trouvait  bizarre, vraiment bizarre.

J’ai conseillé à Sylvain de l’emmener aux urgences somatiques pour faire le point et l’interner si besoin. La négociation avait été rude, mais il y était allé. Cependant,  une fois là-bas, attendant sur un brancard, il s’était sauvé de l’hôpital.

Retour à la case départ .

Retour au lycée où il est interne. Propos bizarres au lycée. Il se lève, se prépare, puis va dans l’atrium, et là, il attend. Le soir, il rentre se coucher. Il ne va pas en cours, mais il ne dérange personne. L’assistant social s’en inquiète. Que faire ?  Il fait un signalement au procureur qui envoie un psychiatre pendant les vacances scolaires. Malik loge pendant ces vacances dans un petit logement. Il n’ouvre pas, le psychiatre ne peut pas conclure. Le procureur ne peux pas décider.

Retour à la case départ

Retour au lycée.

Retour à l’atrium où il attend.

Inquiétude de l’assistant social. Mais Malik est adulte, ne cause pas de trouble à l’ordre public, n’a pas de famille pour l’hospitaliser sous contrainte. Que faire pour soigner ce tout jeune adulte qui semble malade mais refuse les soins. Quatre mois que ça dure quand même.

Il prévient  une collègue assistante sociale, à la Direction de la Cohésion Sociale, à la préfecture. Et celle-ci m’appelle.

Je peux difficilement me dérober à la demande de cette assistante sociale, car je l’ai moi-même sollicitée  à plusieurs reprises pour des situations de détresse de migrants à la rue, plus improbables les unes que les autres. Le plus souvent nous avons trouvé ensemble des solutions.

Appel téléphonique (longue durée) à l’assistant social qui me décrit par le menu le comportement de Malik . Appel  téléphonique (longue durée) aux infirmiers scolaires. Je n’ai pas beaucoup de doute sur la maladie de Malik à ce moment là. Il décompense une psychose. Est-ce post traumatique  ? Je ne le sais pas. Mais je sais qu’il a besoin de soins et qu’il vaudrait mieux ne pas traîner.

Appel téléphonique ( longue durée) au secteur hospitalier dont il dépend. Il faut passer par les urgences somatiques me dit le cadre. J’explique, je ne m’énerve pas, (Enfin j’essaie !) ça fait bien deux heures que je suis sur l’affaire maintenant. J’explique doucement l’immense solitude de ce garçon, qui depuis  4 mois est livré à son vide mental, dans lequel se trouvent aussi  probablement des idées délirantes. J’ai la trouille à ce moment-là, parce que Malik, je ne l’ai toujours pas vu depuis son foutu certificat de sport fait trop vite. ( Comme je m’en veux maintenant !) Tout cet échaffaudage diagnostique s’est fait  par oui-dire, par personne interposée.  Et si je me trompais ? Et si j’ameutais tout le monde pour rien ? Et si j’étais totalement en dehors de la déontologie ?  En dehors des clous sûrement, mais ça ce n’est pas nouveau,  mais plus encore dans l’erreur et l’affolement inutiles. Je respire un grand coup. J’ai  parfaitement confiance  en toutes les personnes inquiètes du comportement de Malik.  On ne peux pas le laisser comme ça. Il faut bien que quelqu’un prenne le taureau par les cornes et aille jusqu’au bout.

J’ai la trouille mais j’argumente, le plus gentiment possible,  j’insiste, longtemps, et la cadre accepte de le recevoir  directement dans le service. Je prévois l’ambulance  : nom prénom adresse numéro de sécu,  service de destination , heure  approximative où j’aurais besoin d’eux, mais je leur demande d’attendre un feu vert,  une confirmation de l’hospitalisation pour démarrer. Quant à l’internat du  lycée, l’équipe m’y m’attend. Ils sont prêts.

Je rencontre dans la vraie vie  les infirmiers du lycée, et nous parlons longuement. Il est prévu qu’ils appelleront l’ambulance dès que j’aurais réussi à convaincre Malik ou à le sédater.

Ils vont le chercher dans sa chambre. Pour engager un acte si lourd qu’ une hospitalisation sous contrainte, j’ai besoin de temps pour l’évaluer et confirmer tout ce que j’ai entendu sur lui,  et je reste donc seule avec lui. C’est un beau garçon longiligne ,  (peut être Peul ?), très doux et plutôt mutique, ça va être compliqué. Puis il se détend et il m’explique que depuis qu’on l’a vacciné, tout va mal pour lui . Il est perdu. Il me raconte son errance intérieure et les  idées bizarres qui le traversent,  idées de persécution notamment. Il est très angoissé, je lui propose une hospitalisation et je préviens l’infirmière.

J’ai, serré dans ma poche, une seringue d’Haloperidol****  prête à l’emploi, mais je voudrais tellement pouvoir m’en passer. Tout d’abord parce que ce serait très violent pour lui, et aussi parce que cela suffirait, peut être, à faire disparaître une partie des symptômes, et que, du coup, l’hôpital psychiatrique ne pourrait plus faire de diagnostic (et le laisserait partir dans la nature une deuxième fois?)

L’ambulance est venue, j’ai expliqué à Malik qu’on allait l’emmener à l’hôpital. Au dernier moment il a tenté de  refuser de monter dans l’ambulance. Mais nous étions 5 autour de lui. Je lui ai dit qu’il n’avait pas le choix, et il a cédé, sans cris, sans cédation, sans violence.

Je ne l’ai jamais revu.

L’hôpital m’a juste dit que c’était un garçon très agréable mais qu’il avait vraiment besoin de soins, il  y est resté plusieurs semaines.

Six heures de travail  totalement hors protocole pour faire hospitaliser un jeune adulte seul au monde, que les structures d’état n’arrivaient pas à protéger. Je me demande quand même pourquoi le médecin scolaire n’a pas fait le job, pourquoi le psychiatre n’est pas repassé au lycée, pourquoi le porcureur n’a pas plus pris en compte  l’alerte du personnel du lycée.

Les assistants sociaux me renverront l’ascenceur en cas de détresse sociale urgente, je le sais, et Malik est pris en soin. Enfin.

 

 

Notes

 *Le bénéfice de la protection subsidiaire est accordé à toute personne dont la situation ne répond pas à la définition du statut de réfugié mais pour laquelle il existe des motifs sérieux et avérés de croire qu’elle courrait dans son pays un risque réel de subir l’une des atteintes graves suivantes :

  • la peine de mort ou une exécution;
  • la torture ou des peines ou traitements inhumains ou dégradants;
  • pour des civils, une menace grave et individuelle contre sa vie ou sa personne en raison d’une violence aveugle résultant d’une situation de conflit armé interne ou international (article L.712-1 du CESEDA).

Les bénéficiaires de la protection subsidiaire sont placés sous la protection juridique et administrative de l’Ofpra, ils ont vocation à se voir délivrer une carte de séjour temporaire d’une durée de un an renouvelable et portant la mention « vie privée et familiale » en application de l’article L.313-13 du CESEDA.

https://www.ofpra.gouv.fr/fr/asile/les-differents-types-de-protection/la-protection-subsidiaireLa protection subsidiaire

**La loi du 29 juillet 1998 d’orientation relative à la lutte contre les exclusions prévoit, dans le cadre des PRAPS, la création des permanences d’accès aux soins de santé.

« […]les établissements publics de santé et les établissements de santé privés participant au service public hospitalier mettent en place des permanences d’accès aux soins de santé, adaptées aux personnes en situation de précarité, visant à faciliter leur accès au système de santé et à les accompagner dans les démarches nécessaires à la reconnaissance de leurs droits. »
Les objectifs des PASS sont définis dès la mise en place de celles-ci : 
– permettre une meilleure identification des personnes en situation de précarité,
– mettre en place une consultation médico-sociale à visée généraliste pour leur permettre
l’accès au droit, aux soins, aux médicaments et favoriser le retour dans le système de
droit commun,
– participer à la constitution et au développement de réseaux entre professionnels de
santé et professionnels du social,
– informer et former le personnel hospitalier au problème de la précarité.

 

http://social-sante.gouv.fr/affaires-sociales/lutte-contre-l-exclusion/article/les-permanences-d-acces-aux-soins-de-sante-pass

De la PASS au droit commun : état des lieux des difficultés rencontrées par les médecins généralistes dans la prise en charge des patients réorientés de la PASS du CHU de Nantes en 2010 et 2011 / Nadège Lordier ; sous la direction de Adeline Scanvion

***En France, les directions départementales de la cohésion sociale (DDCS) ou directions départementales de la cohésion sociale et de la protection des populations (DDCSPP) sont des services déconcentrés de l’État officiant auprès du préfet de département dans les domaines de la politique sociale, du logement, de la politique de la ville, de la jeunesse (accueils collectifs de mineurs, politiques éducatives territoriales…) des sports (comités départementaux des différents sports…), de la vie associative et, le cas échéant, de la protection des populations.

Depuis le 1er janvier 2010, dans le cadre de la révision générale des politiques publiques (RGPP), les DDCS et DDCSPP ont remplacé diverses directions préexistantes, notamment les directions départementales de la jeunesse et des sports, de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes, de l’action sanitaire et sociale et des services vétérinaires.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Direction_d%C3%A9partementale_de_la_coh%C3%A9sion_sociale

**** L’halopéridol est un médicament neuroleptique antipsychotique. propriétés antidopaminergiques le rendent utile pour traiter diverses manifestations d’ordre psychiatrique. L’halopéridol est employé en cas d’agitation et d’agressivité d’origine psychotique, d’anxiété, de troubles du comportement

 
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