Même les tueurs ont un docteur

Soigner un assassin ( Le mot assassin d’ailleurs n’ a pas de féminin. ) ou un(e) criminel (le)? Pas facile.  En refaisant mes calculs cela m’est arrivé  six fois. Je ne travaille pas en prison pourtant. Mais il y a un  « avant » et un « après » à la prison. Dans cette vie d’avant et d’après, il y a un médecin généraliste.

Je ne parle pas  de ces  accueils à l’hôpital  ou en garde à vue, où les gendarmes nous amènent quelqu’un, et où le récit du drame,  murmuré à voix basse, précède la consultation.   Connaissance sans doute  plus néfaste que bénéfique pour la qualité du soin, mais enfin le soignant ne risque pas la surprise.  Le soignant ne risque pas de s’identifier, de trouver le monsieur ( ou la dame) sympathique, avant de savoir.

Pourquoi  ces  six hommes et femmes, que je soignais pour tout autre chose ont-ils fini par me dire leur terrible passé ?  Parce qu’ils savaient que je savais ? Parce que cela expliquait leurs difficultés au moment du soin ?  Par besoin de parler ? Pour savoir si le lien thérapeutique résisterait à la révélation ? Des phrases, en tout cas, gravées dans ma mémoire tant mon saisissement a été grand.

Première révélation

Je suis venue en visite à son domicile pour une grippe  ou autre ( j’ai totalement oublié le motif de consultation).  Veuf depuis  quelques mois, il est  allongé dans son grand  lit d’une bien vieille facture. Je l’ausculte. Il m’interpelle :

  •  » Vous savez ce qu’on dit de moi ? « 

Je le sais depuis la veille : le dépôt de plainte de ses petites filles, pour abus sexuels survenus  15 ans  plus tôt, avec la complicité très probable de son épouse décédée. Je le sais. Je sais aussi qu’une de ses fillles a été abusée également. Mais le choc n’en est pas moins grand. Je le trouvais très sympathique. Je l’avais suivi pour une histoire rare de tuberculose surrénale . Je soignais quatre générations de sa famille. Ce jour-là je lui ai juste  répondu

  •  » Je vais prendre votre tension »

Et c’est ce que j’ai fait. J’ai rédigé l’ordonnance, rangé ma sacoche et je suis partie. Je suis remontée dans ma petite voiture garée devant la maison . Une maison blanche et  basse, construite des propres mains du vieux monsieur incestueux. J’ai roulé  doucement dans le lotissement, je suis retournée au cabinet et j’ai essayé de finir mon après midi de consultation.

Ma réaction   éludait totalement sa question.J’étais  stupéfaite, sidérée. J’habitais en absurdie.

Il a été jugé, condamné, incarcéré à plus de 80 ans. Il est sorti de prison pour mourir chez un de ses enfants. Je ne l’ai pas revu à sa sortie de prison.


Une très vielle dame, plus près de 90 ans que de  80. Un appartement très clair, tout en haut d’une résidence senior. Des minuscules pots de plantes vertes  qui décorent  un peu partout le  logement.Une jolie créativité qui  saute aux yeux.

Je vais m’asseoir à la petite table de cuisine, pour discuter  du motif de la visite  du jour, avant de l’examiner. Un corps  marqué par  une scoliose, une ostéoporose et autres  cicatrices de sa longue existence. Des à-coups de santé ? Il y en a eu plus d’un. Comme chaque fois, je me fais engueuler. Je laisse passer l’orage. C’est une femme intelligente et attachante, très seule, avec une toute petite retraite, ce qui ne lui permet probablement pas de payer cette résidence et ça l’angoisse évidemment. Il y a de la belle énergie dans sa revendication,  il y a  des raisons à son agressivité  mais elle va toujours trop loin.

C’est la deuxième fois que j’arrête  son discours  pendant une visite, pour lui souligner que

1. je me déplace chez elle, alors qu’elle prend le bus pour d’autres raisons, comme des courses ou des démarches administratives,

2. je viens sur mon jour de congé, pour avoir le temps  de l’écouter

Et donc qu’avec  son accusation « Personne ne s’occupe de moi  »  elle exagère et  que moi j’ai bien envie de la planter là et de m’en retourner chez moi.

Elle pleure, elle s’excuse.

  • « Je vais vous expliquer . »

Oh la là ! Ca fait déjà 20 minutes que je suis là  et elle commence par son enfance en banlieue, avant la guerre. Je ne suis pas sortie de l’auberge… . Je la bouscule. Elle s’affole.

  • « J’y arrive. Je glisse sur … . »

Elle passe sur quelques détails,  mais elle n’en est qu’à ses  20 ans. Il reste encore  70 ans à raconter.Tout d’un coup  elle comprend que je ne vais pas rester plus longtemps, et elle se lâche

  • « J’ai tué mon mari. »

Et tout sort à suivre : le détail de l’assassinat, avec préméditation, et en dehors de toute légitime défense, les années de prison,  les permissions, la libération, le sentiment profond d’injustice, (parce que quand même le pistolet elle ne l’avait pas acheté elle-même, elle l’avait trouvé, alors que d’autres… ) Et en même temps le remords qui ne la lâche pas. Le récent jugement de Jacqueline Sauvage d’ailleurs. Et la rage. la rage d’avoir été jugée  » par des hommes »  La rage d’être née à une époque ou les femmes n’avaient pas beaucoup  de droits. La rage aussi  d’être née dans un corps de femme, première des injustices pour elle. Sans doute que née aujourd’hui elle demanderait un changement de sexe.

La visite se prolonge. Que répondre ? Que dire? Je gère comme je peux  l’onde de choc que provoque son récit en moi. Nous parlons de justice  donc, et de remord, mais aussi de ce qu’elle attend de moi aujourd’hui. Je ne le sais pas. Elle non plus. Je suis sonnée, et en même temps je ne peux que reconnaître la confiance qu’elle me fait en me racontant tout ça.  Je ne peux que reconnaître l’intensité de sa douleur, plus de  40 ans après les faits.

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Une réflexion sur “ Même les tueurs ont un docteur ”

  1. Bonsoir,
    Vous décrivez très bien le choc (d’une extrême brutalité!), que nous pouvons ressentir lors de certaines confidences.
    Il est impossible de se protéger , il n’y a plus aucun repère et on ne peut plus réfléchir car on est sonné.
    Non seulement il n’existera jamais de « mode d’emploi » sur la conduite à tenir face à ces situations, mais, quand elles nous reviennent en mémoire nous nous trouvons à nouveau « sonnés ».

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