Y a de la strychnine dans mes poireaux ?

C’est 18 heures. Fin de la contre visite. Je termine par le plus délicat: annoncer à un homme, qui a un délire paranoïaque, qu’il va être transféré en psychiatrie. Je déteste l’usage de la contention ou de la sédation « à la cow-boy » des malades délirants. Cette violence  du corps médical, qui se rajoute à la détresse et à la maladie de ces patients me révulse. Mais que faire ? Le laisser fuguer  sans soins et se mettre en danger ? Ou mettre en danger les autres ?

Ils sont deux dans la chambre et c’est déjà l’heure du dîner servi très ( trop ? ) tôt dans les hôpitaux, pour permettre au personnel de tout ranger et de ne pas finir trop tard ,malgré cela.

L’homme  qui est dans le lit du fond  près de la fenêtre ricane:

-Il y a de la strychnine dans mes poireaux, ils ont un drôle de gôut.

Avant que j’aie eu le temps d’imaginer une réponse  qui ne soit ni idiote, ni frontale ni absurde (Vous mes lecteurs, comme ça en urgence, vous avez une idée s’il vous plait ? )   et alors que je cherche mes mots en  bredouillant, le deuxième homme de la chambrée, celui du côté porte  donc, se met à convulser.

Nouveau ricanement de l’homme côté fenêtre.

-Lui aussi il a mangé de la strychnine ? Gnark gnark gnark

Un sourire de triomphe s’écrit sur son visage. Il savait bien, lui, qu’il y avait un complot.

Fenêtre ou porte, porte ou fenêtre ?  Qui est le patient le plus urgent ? Si je vais chercher du secours  chez les infirmiers, que va-t-il se passer entre le délirant et le convulsant ?

Grand moment de solitude. Il faudrait pouvoir rassurer le délirant,  pour qu’il se tienne tranquille quelques dizaines de minutes, le temps de s’occuper de l’homme avec sa crise d’épilepsie.

Pas le temps de réfléchir donc, je dis d’un ton déterminé :

-Il n’y a  pas de strychnine dans ces poireaux, je vais en manger  pour le prouver

Je saisis la fourchette et je  mange une bouchée  de gratin ……. d’endives.

-Ce sont des endives dis-je précipitamment, c’est pour ça qu’il y a  un drôle de gôut,

Et je cours chercher les infirmiers, retirant  discrètement  au passage ses chaussures du placard,  et les emportant, en me disant que, lorsqu’on fugue pieds nus en plein hiver, on ne va jamais bien loin.

Les infirmiers sont rapidement arrivés.

La convulsion n’a pas duré bien longtemps.

Nous avons pu reprendre notre conversation là ou elle en était :

-A propos de poireaux,  ou plutôt d’endives, je ne crois pas que vous soyez dans le bon service……

Au final, je l’ai convaincu de l’utilité du transfert, pour une bouchée de gratin, et il est parti sans violence et sans sédation.

Ps La strychnine est à la fois un dopant et un poison puissant à goût amer.Elle a  été utilisée plusieurs fois pour des suicides ou des assassinats

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