Vous allez être content Docteur, j’ai acheté une chaise électrique

Même si j’ai pouffé de rire  lorsqu’il m’a dit cela, (je le voyais déjà en train de mourir quelque part aux states), elle est importante cette  » chaise électrique ». Elle lui permet de rester dans sa maison, parce qu’avant, il devait prendre de la trinitrine avant de monter l’escalier, et ensuite une deuxième bouffée au milieu, sinon c’était la crise d’angine de poitrine assurée. Quand il va faire les courses, il ne prend pas son diurétique, c’est impossible de s’arrêter pour uriner tous les quarts d’heure, au super marché à laposte ou à la boulangerie. Nous avons négocié qu’il prenne quand même ses diurétiques, qui lui évitent tout de même une défaillance cardiaque aigüe, après les courses. C’est  comme ça qu’il vit sa vie . Dans l’énergie.

« Un jour  » pensais-je en mon for intérieur  » Un jour il fera un infarctus au milieu de l’escalier »  Il y a un Agatha Christie comme ça . Le crime parfait. L’assassin a juste mis « EN PANNE »  sur la porte de l’ascenceur et  le vieil homme a fait un infarctus  mortel en montant l’escalier. Entre le crime parfait et la chaise électrique, il a donc choisi.

 

Cette fois je viens pour la femme. Elle sort de la nième hospitalisation . La fois précédente ils l’avaient fait sortir des urgences à 3 heures du matin, sans ambulance, et c’est lui, à 88 ans, qui était allé la rechercher. Miracle qu’ils soient rentrés entiers.Cette fois elle est restée  3 semaines? Le temps que son coeur ses poumons son diabète sa tension, jouent un peu moins des castagnettes.

 » Ne venez pas docteur c’est tout en désordre en haut »

 » Pas question que vous descendiez  »

La chaise  est là, sur la droite quand on entre, tout en haut de l’escalier.

Embouteillages . Il faut faire redescendre la  fameuse chaise, la replier dans un cérémonial télécommandé. Hors de question que je  lui manque de respect en l’enjambant. On ne badine pas avec l’engin.

C’est la première fois que je rentre dans cette chambre. Habituellement ils me reçoivent en bas,  car monter et descendre est beaucoup trop fatiguant.  En haut,j’ai un peu de mal à comprendre ce qu’elle trouve mal rangé. Elle n’a pas vu  sans doute,d’intérieurs comme le mien, avec du bazar partout. A moins que ce qu’elle trouve mal rangé, ce soit elle même : pas bien coiffée, pas bien habillée,  trop épuisée pour maintenir  méticuleusement soigné, ce corps qui faiblit. Je remarque au mur tout un tas de bondieuseries, origines italiennes oblige. Des objets ou autres images qui l’aident sans doute à avoir moins peur de la mort.  Mais je ne veux pas m’attarder, par discrétion.C’est lui qui, à la fin de la consultation, me montre leurs photos d’amoureux.Une surtout, agrandie, accrochée au mur, prise  60 Ans plus tôt, sur un trottoir parisien devant un bistrot. Il sont jeunes et beaux, élégants et souriants. Une moustache et un chignon. L’envie et la force d’entreprendre. Il travaillera dans la bâtiment, elle gardera la maison propre,coquette comme  l’intérieur d’un coffret à bijoux.Il me parle avec émotion et nostalgie.

« On était jeunes »

Feuille de soin, ordonnances, biologie, médicaments,  la secrétaire m’appelle pour me donner les résultats du TP qui ne sont pas  bons. On change le dosage. Conseils.

Ca prend du temps et il n’y a pas  l’infrastructure informatico-technico-médicale à disposition,  mais pourtant j’aime bien  de temps en temps  faire des visites à domicile.

J’y découvre, un peu plus qu’au cabinet, les personnalités, les trajectoires, les gôuts ou les passions  des patients que je soigne.

Une médecine extraordinaire au service de gens ordinaires .

Pas si ordinaires que ça pourtant.

 

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