J’ai des vertiges: Une enfance fracassée qui entrave le soin pour longtemps

Attention, âmes sensibles s’abstenir, ça pique.

Elle avait  60 ans quand elle m’a contactée la première fois.  » Venez vite ( à domicile) j’ai des vertiges. »

Cette phrase est un puits sans fond, et aucun cours sur  ce sujet ne  résout le problème. Tout peut donner des « vertiges » ou presque : de l’hypertension à l’hypotension, de l’hypoglycémie à la souffrance au travail, de la fièvre à l’anémie, de la dette de sommeil  au vrai vertige labyrinthique et aux rares vertiges centraux …  j’en passe.

Quand une consultation commence par « j’ai des vertiges » le médecin généraliste sait qu’il va  se noyer. En tout cas dans un premier temps. Qu’il va falloir tout explorer soigneusement sans aucune présupposition pour ne pas se tromper…. et encore.

Elle avait  60 ans et des vertiges .Cela ressemblait à une crise hypertensive. Là encore cauchemar diagnostique : Est-ce le vertige ( très angoissant ) qui a entraîné l’hypertension par le biais de l’adrénaline? (Hormone du stress sécrétée par la glande surrénale donc au-dessus du rein comme son nom l’indique ) Ou est-ce la poussée tensionnelle qui fait souffrir le labyrinthe ? ( Pour les non initiés le labyrinthe est un organe (stupéfiant) situé dans l’oreille interne, qui nous permet de connaître la position de notre tête, et ses changements.  Quand il est malade, ça tourne et ça fait vomir, il participe au mal des transports notamment )

Donc elle a des vertiges et de l’hypertension. Il faudrait la revoir  tranquillement  à distance, au cabinet, pour faire le point, pour s’y retrouver et la soigner comme il faut.

Mais elle ne revient pas . Le traitement n’est pas bien pris. Et elle rappelle, pour des vertiges avec hypertension. L’agacement s’installe entre  les médecins,qui ont conscience de faire mal leur travail, et la femme qui demande de l’aide, mais ne semble pas écouter ce qu’on lui dit, ou si elle l’écoute, elle ne le met pas en pratique.

Et puis un jour elle a un accident vasculaire cérébral. Massif. Lié à cette hypertension mal soignée. Hémiplégie droite avec troubles de la parole et de la déglutition. La désolation est totale des deux côtés. Celui de la patiente et celui des soignants.

Le fils prend alors les choses en main. Déménagement dans un appartement adapté, aides à domicile diverses…et passage du médecin très régulièrement pour renouveler l’ordonnance.  Il habite avec elle et s’occupe de tout. Il n’a aucun bagage médical ni intellectuel mais il comprend tout, avec finesse et précision, et prend des jours de congés sans solde chaque fois que sa mère est trop angoissée pour rester seule.

Alors s’installe entre la femme et les médecins une véritable relation de confiance. Trop tard ? Sans doute un peu, puisque l’hémiplégie ne régressera jamais. Mais ils ( elles surtout en fait ) vont comprendre peu à peu les raisons de cette négligence. Enfance fracassée. Personne ne lui a appris  la douceur de prendre soin de son corps, en lui coupant les ongles, en la prenant sur les genoux ,en la lavant dans son bain, que sais-je ? Personne n’a bercé son enfance, personne ne l’a bercée dans son enfance. De sa relation entre son corps et les adultes qui  l’ont côtoyée enfant, il ne reste que des traces de coups. Une Cosette.

Elle a cette modestie de ceux qui n’ont jamais dominé. Elle m’aime bien. Elle n’aime pas trop voir les internes, pourtant délicats et compétents. Ils vont la voir de temps en temps, à la fois pour être confrontés à ce genre de situation ( patiente grabataire aux multiples pathologies)  et pour me soulager de ces visites mangeuses de temps. Elle me demande la fois suivante  » Vous ne m’aimez plus ? Vous ne voulez plus me voir ? »

Aujourd’hui c’est le premier jour de l’interne. Je ne veux pas la laisser y aller, mais finalement  nous y allons toutes les deux. Je la briefe dans la voiture. « C’est une situation difficile. Elle a été gravement battue dans l’enfance, du coup elle a pris l’habitude de se durcir contre la douleur, et elle n’appelait qu’au dernier moment, quand elle n’en pouvait plus, toujours dans l’urgence. Elle l’a payé cher. Deux fois meurtrie, dans l’enfance puis à 60 ans  »

Nous arrivons. Je  taquine la dame. Mettre du rire dans le soin c’est vital. ( Je ne sais pas encore que je ne vais pas rire longtemps). « Aujourd’hui vous avez deux docteurs pour le prix d’un. » Façon de parler, puisque je pratique le tiers payant intégral avec elle. Après le recueil des évènements depuis la dernière visite, l’interne l’examine, nous rédigeons les ordonnances diverses: médicaments, rééducation, prise de sang.  » Vous n’oubliez pas mon somnifère docteur, sinon je ne dors pas »  Depuis combien d’années prend-elle des benzodiazépines ??? Beaucoup, beaucoup plus, que les 3 semaines ou les  3 mois recommandés par les diverses instances  officielles du soin. Mais ceux-ci ne vont peut-être pas voir les « Cosette » à domicile

 » Depuis mon enfance je ne dors pas, j’ai été maltraitée »

Silence, elle commence à pleurer. Le fils la prend par les épaules.

 » Ne pleure pas » Mais elle insiste.

« Ca fait du bien de parler, ça fait du bien de pleurer. »

Elle enchaîne  » Ma mère était méchante.Mon beau père, il m’a violée bébé ».

On lit ça  parfois dans les journaux à scandale, mais dans la bouche de cette femme qui m’est devenue familière,  et qui est  si confiante, c’est encore plus impensable, innommable, atroce, je ne sais quels mots peuvent décrire ces faits. Il faut répondre quelque chose pourtant. Malgré le choc du partage de son secret, je reformule :

 » Vous voulez dire que votre beau père vous a violée quand vous aviez quelques mois ? »

 » Non, 2 ou 3 ans » Puis elle évoque sa relation toujours violente avec les hommes qui ont jalonné sa vie.  Elle pleure et elle répète à son fils qui veut la consoler et qui lui demande de changer de sujet  que cela lui fait du bien de parler. Nous écoutons sans rien dire quelques minutes.

Heureusement que j’avais un peu prévenu l’interne, mais  elle doit être abasourdie.

Nous sortons.

« C’est terrible  » me dit  l’interne en sortant , « de penser comment elle a pu être mal reçue par les soignants toutes ces années, regardée avec mépris du fait de sa relation aux soins, alors que tout vient de la maltraitance subie. »

Je crois que ce semestre, encore une fois, j’ai une super interne.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s