Soigner un homme maltraitant

Il arrive avec un gros bouquet de fleurs.
Pas un de ces bouquets pas chers, que l’on trouve en sortant du super marché, ou dans les boutiques de fleurs ouvertes 7 jours sur sept.

Non : presque un bouquet de mariée.  Ou plutôt le genre de bouquet   qu’on offre à sa femme pour son anniversaire. Même pas d’ailleurs : le genre qu’on offre à sa femme le jour de  son anniversaire de mariage.(En tout cas mon fond culturel de femme française l’interprête ainsi)

Il arrive avec son bouquet donc, et je me mets de suite à distance. Les psychologues m’ont appris une règle très simple à propos des cadeaux  :  la temporalité. Le cadeau qu’on fait avant la consultation, c’est le cadeau de la corruption et il faut s’en méfier. Le cadeau qu’on fait après la consultation, c’est celui qui  dit merci et il faut l’accepter, c’est le principe du don et du contre-don.

 

Je le connais bien. Un peu plus de 30 ans.Il vient d’un pays qui  a pleuré des larmes de sang sous les bombes et les atrocités endurées. Un pays  qui, soit par la mort soit par l’exil, a perdu la moitié de sa population.

J’ai soigné sa jambe blessée. Je ne lui pas demandé si  la blessure était une blessure de guerre. Je me méfiais de mon apitoiement et/ ou de mon voyeurisme. Cette  sorte de fascination pour le malheur qui entrave le soin.

Il m’a dit que c’était une blessure d’enfance. Il n’a pas osé me dire que c’était une blessure de guerre. Il ne savait pas quoi raconter à ces français, qui pouvaient décider de le garder  dans leur pays,  ou de le renvoyer en enfer. Il ne savait pas s’il devait tout dire, tout cacher, ou dire à moitié, ou raconter l’histoire d’un autre :  celle qui avait si bien marché à l’OFPRA ( office francçais pour les réfugiés et les apatrides ) ou àla CNDA ( cours nationale du droit d’asile ).

En fait c’était une blessure d’enfant dans la guerre. Un bombardement, un mur qui s’écroule, une jambe écrasée , un père qui emmène son garçon à l’hopital dans ces conditions de cauchemars  et de panique à l’hôpital. La mère qui se fait embaucher à l’hôpital pour rester près de son enfant et le protéger.  Que peut-il arriver dans un hôpital dans la guerre ?

Il ne m’a pas dit tout ça, je l’ai appris après mais je n’en n’avais pas besoin pour le soigner. Pour l’envoyer, chez le neurologue faire son EMG, chez le chirurgien se faire réopérer le pied  deux fois, pour prescrire des chaussures orthopédiques et des antidouleurs. Pour le mettre en garde contre sa surconsommation d’antidouleurs, pour le cadrer avec l’aide du pharmacien.

La douleur s’est estompée, un peu grâce à la prise en charge physique, un peu grâce à l’apaisement émotionnel. (voir David Lebreton plus bas )

J’étais gênée par son sourire  si gentil, excessif. Comme un sourire d’enfant,  en décalage total avec sa douleur et le tragique de son histoire. Il faut toujours être attentitf à ses mouvements intérieurs. Ils peuvent nous renseigner sur ce qui se tisse avec nos patients. (Ils nous renseignent aussi sur nos limites ) Bref, je l’avais emmené à  la consultation des psychologues transculturels  et j’y étais restée  ( c’est le protocole ). J’ai compris qu’il souriait pour ne pas devenir fou. Un sourire masque. Il y a déroulé le cortège des horreurs vécues là bas et  qui l’ont suivi jusqu’en France, dans ses souvenirs, dans ses rêves, et  dans sa culpabilité vis à vis des morts restés là bas. Son cousin jeune marié notamment, mort avec sa femme dans des conditions d’atroce cruauté.

Donc il allait  un peu mieux. Il a cessé de voir les psychologues. Il a été reconnu réfugié ce qui a été un apaisement considérable. Mais le voilà devant moi avec son bouquet.

Je sais qu’il va y avoir une parole de demande.J’attend.  Je dépasse les  23 secondes d’écoute ( A tort ou à raison   certains prétendent en effet, que les médecins français   comme les médecins  de campagne américains  coupent la parole de leur patient au bout de  23 secondes. C’est bien précis )

  • Je veux savoir où est ma femme .

Voilà, sa femme est partie. Et elle est partie avec les enfants. Je  le sais mais je ne sais pas où elle est. Même si je le savais, je n’aurais évidemment rien à dire, mais mon ignorance me permet d’être totalement simple avec lui.

Il me fait pitié, cet homme qui a tant subi. Cet homme qui a tant perdu. Sa femme est partie parce qu’il était violent en paroles et en actes.

Dans sa culture, on se marie très jeune, on divorce beaucoup, mais les enfants restent avec le père et sont élevés par  la belle mère. Le célibat n’étant pas bien vu, les remariages sont fréquents et rapides. Donc  si le chagrin vient du départ de sa femme, l’humiliation  vient de celui de ses enfants. Quel est ce pays d’accueil qui permet à sa femme de l’humlier pareillement ? De le dépouiller de ce à quoi il tient le plus : sa lignée.  Et pourquoi c’est la loi du pays d’accueil qui s’applique et non pas celle de son pays, de sa nationalité ? Il vit en France mais il n’est pas français. Je sais que tout ça se passe dans sa tête, pour l’avoir entendu  maintes fois de ses compatriotes et de leurs épouses ou ex-épouses.

Il y a comme un malaise à ce moment-là.Je travaille beaucoup pour les femmes maltraitées. Je suis assez militante. J’ai même été convoquée plusieurs fois au conseil de l’ordre pour des certificats qui n’ont pas plu à ces messieurs. L’un de mes certificats a  tourné sur des sites de soutien aux hommes, avec les commentaires que l’on imagine et cela ne m’a pas fait très plaisir.

Cette fois  cependant, je me sens capable d’être  médecin d’un homme maltraitant en souffrance psychique, sans me défiler.

  • Je ne sais pas où est votre femme. (C’est vrai et comme je l’ai dit ça m’arrange )  Si je le savais je ne vous le dirais pas. J e n’en ai pas le droit. Vous savez qu’en France  on va en prison si on tape sa femme ?  ( Je simplifie car il ne parle pas encore parfaitement français, je force le trait. Que ce soit pour les hommes ou pour les femmes pour les français ou pour les migrants, je repars toujours du cadre mais je ne suis pas sûre qu’il comprenne la phrase : « la violence intra-familiale est illégale en France « , et d’autre part il  n’a connu que la violence sociétale généralisée )
  • Je sais, je parle fort à ma femme.

Il me redit ça, plusieurs fois. Il n’a pas beaucoup de mots en français. Il reprend son air d’enfant fautif. Je le sens sincère pourtant. Il lui parlait mal effectivement, très mal. Il ne faisait rien. Ni les courses, ni le soin aux enfants, ni rien . Elle m’avait expliqué ça avant de partir.

  • Ce bouquet, ce n’est pas à moi qu’il fallait le donner. C’était à elle, avant qu’elle parte.
  • Je lui donnerais tous les bouquets et même les plus gros. Si elle revient est-ce que la police française l’autorisera ?

Oh la là. Je pense à la chanson de Brel   » Je t’inventerai des mots insensés  que tu comprendras…. On a vu parfois rejaillir le feu d’un ancien volcan….mais ne me quitte pas, ne me quitte pas, ne me quitte pas, ne me quitte pas …. »

  • C’est elle qui décide .

On parle tous les deux, un peu longtemps. Je ne sais plus si j’ai été en retard ce jour là.

  • Je veux revoir le psychologue.

Cela me semble une bonne suite à la consultation.

J’ai pris rendez-vous avec les psychologues et je l’ai une nouvelle fois accompagné. Il était avec ses  3 enfants,  ramenés par sa femme pour les vacances, et preuve qu’il n’avait pas tout perdu. Et oui, à la consultation transculturelle on peut venir  avec ses enfants  ou un membre de sa famille et cela a un sens. Sa femme n’a pas l’intention de revenir mais il pourra peut être l’accepter et reprendre le fil de sa vie.

J’ai gardé le bouquet.

Références

David Lebreton Anthropologie de la douleur:

La douleur est une donnée de la condition humaine, nul n’y échappe à un moment ou à un autre, une vie sans douleur est impensable. Elle frappe provisoirement ou durablement selon les circonstances. Mais, la plupart du temps, elle est sans autre incidence qu’un malaise de quelques heures aussitôt oublié dès lors qu’elle s’est retirée. Elle renvoie toujours à un contexte personnel et social qui en module le ressenti.  La souffrance est la résonance intime d’une douleur, sa mesure subjective. Elle est ce que l’homme fait de sa douleur, elle englobe ses attitudes, c’est-à-dire sa résignation ou sa résistance à être emporté dans un flux douloureux, ses ressources physiques ou morales pour tenir devant l’épreuve. Elle n’est jamais le simple prolongement d’une altération organique, mais une activité de sens pour l’homme qui en souffre. Si elle est un séisme sensoriel, elle ne frappe qu’en proportion de la souffrance qu’elle implique, c’est-à-dire du sens qu’elle revêt.

 

Thèse à paraître de Nelly Nguyen   » Les médecins généralistes et les auteurs de violences conjugales : malaise et  isolement  »

Marcel Mauss Don et contre don

Le don exprime toujours une supériorité du donateur sur le donataire. Il façonne la dette et produit de la dépendance. Dons et contre-dons créent du lien social et simultanément de la différence sociale

Derrière des pratiques d’apparente générosité, gratuité et liberté se cache un cadre très strict de règles et codes sociaux qui oblige à donner, à recevoir et à rendre. Le refus de donner, recevoir ou rendre signifierait une rupture des rapports sociaux . Refuser de donner, négliger d’inviter, comme refuser de prendre, équivaut à déclarer la guerre ; c’est refuser l’alliance et la communion.

Ne pas pouvoir rendre — ou ne pas pouvoir rendre à la hauteur de ce que l’on a reçu — c’est aussi se maintenir dans une position d’infériorité vis-à-vis du donateur …

la chose reçue n’est pas inerte. Même abandonnée par le donateur, elle est encore quelque chose de lui .  Présenter quelque chose à quelqu’un, c’est présenter quelque chose de soi.Les biens donnés ne cessent jamais d’appartenir à leurs détenteurs initiaux.

 

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