Docteur, j’ai des palpitations

Je ne connais pas la femme de 65 ans qui me dit ça. Elle voit habituellement mon associée, mais nous sommes en patientèle partagée, et je suis « de permanence », à la consultation sans rendez-vous du matin. Pourquoi vient-elle me voir sur ce créneau, réservé en principe aux urgences du jour? Elle prend déjà un assez lourd traitement pour les « palpitations ». Difficile de mener une consultation complexe de qualité dans cette ambiance de salle d’attente pleine, et de rythme plutôt soutenu. Bronchites, fièvres, entorses, la consultation sans rendez-vous enchaîne les pathologies médicalement simples.
Bon revenons à nos palpitations.
Elles l’empêchent de dormir
Auscultation normale, poids normal, tension normale.
Je me lance prudemment. « Parfois les palpitations empêchent de dormir, mais parfois c’est le manque de sommeil qui provoque les palpitations. Dans quel sens ça marche chez vous ?
Il faut trouver la cause première pour vous soigner comme il faut. »
En rédigeant l’ordonnance de prise de sang(Il faut vérifier quand même l’hémoglobine et la thyroïde) je m’arrête une minute pour la regarder, pour accrocher son regard, pour être réellement avec elle, et pas seulement m’occuper de son corps.(Les psychologues qui insistent constamment : TOI TU ES LE MEDECIN DU CORPS, sont vraiment dans l’ignorance totale de notre métier, du moins tel que je le conçois)
« Vous savez depuis que je suis veuve cela m’arrive de … « Je ne me souviens plus du reste de la phrase. Il m’a semblé qu’une fois de plus,dans cette minute un peu posée, ma patiente me donnait l’information capitale qui permettait de faire le bon diagnostic.
 » Cela va être bientôt l’anniversaire de sa mort? »
« Oui dans 2 semaines . Et il y a 8 jours j’ai pu rencontrer le médecin du SAMU qui avait tenté de le réanimer. C’est ma belle-fille infirmière qui a organisé cette rencontre, mais ça a pris du temps. »
Alors elle déroule, le mari parti de la maison faire un tour chez les amis, et qui ne revient pas. Sa chute sur la voie publique remarquée par une personne à la fenêtre en haut de la tour, e SAMU arrivé de suite, le massage cardiaque inefficace, les pompiers…. Et puis, l’arrête de la réanimation.
« Et là, ils l’ont laissé par terre, parce qu’ils n’avaient pas le droit de le mettre, ni dans le camion des pompiers, ni dans celui du SAMU. Mort, par terre,sur le trottoir, en attendant les pompes funèbres. C’est pas qu’ils ont mis du temps à venir, mais pourquoi ils l’ont laissé comme ça?  »
Elle pleure. La boîte de mouchoir constamment posée sur mon bureau est vide. J’en sors un de mon propre sac.
Nous parlons philosophie et sociologie.
Oui, les êtres humains, dès la préhistoire, ont pris soins de leurs morts. C’est une partie de ce qui nous constitue en humanité. Beaucoup de directeurs d’hôpitaux ne savent même pas, pourtant, où est la chambre funéraire de leur propre hôpital.Comme si, pour la médecine, le corps cessait d’être un objet d’attention dès le dernier souffle.(Mis à part les aides soignantes qui préparent le corps une dernière fois, mais les autres soignants en ont à peine conscience ) Le devenir des corps n’est plus l’affaire de la médecins.
La patiente a pris de plein fouet la violence de cette discontinuité.Le corps de ce mari, malade et aimé, n’était tout d’un coup plus rien qu’un cadavre, réglementairement mis à distance par les services sanitaires.
Elle pleure encore. Elle voit la scène avec une précision de carte postale : l’endroit précis du corps, les vêtements portés ce jour-là, le temps qu’il faisait, la dame en haut de sa fenêtre, les véhicules, les amis sidérés.
Nous parlons de cette inscription dans sa mémoire de tous les détails de ce jour là. Elle pleure, mais elle s’apaise. Je lui prescris un sédatif léger, en pensant que notre échange est plus important que le médicament.
La prise de sang sera sûrement normale.
Et la salle d’attente est sans doute encore un peu plus pleine.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s