Vous êtes sur la place ?

 

J’ai une longue histoire d’amitié avec les gens du voyage.

Tout a commencé par une prise de sang, montrée par un tiers,  lors d’une visite à domicile. Sérologie de la toxoplasmose positive, avec présence d’IG M, évoquant une toxoplasmose récente, en début de grossesse. « C’est la prise de sang de ma belle fille » me dit la dame alitée pour laquelle je suis venue. Je me retourne et je découvre cette jeune femme. Ce n’est pas moi qui ait prescrit cette prise de sang  de début de grossesse. Je la regarde et j’en discute avec elle. Elle est intelligente et comprend toutes mes explications. Mais elle ne sait pas lire. Pas du tout. Nous sommes à la toute fin du 20 °siècle, elle n’a pas 20 ans, elle est parfaitement francophone et elle ne sait pas lire.Je ne sais plus comment elle s’est présentée à moi ce jour là, mais j’ai compris que c’était une  » gente dame du voyage »  Le père du bébé à naître est là aussi. Deux jeunes, qui ne vivent pas encore ensemble, et qui sont à juste titre, très inquiets de cette prise de sang.

Retour au cabinet, téléphone à l’obstétricien, nouvelle prise de sang pour la jeune femme et finalement soulagement, la toxoplasmose est datée d’avant le début de la grossesse et le bébé ne risque rien. Il naîtra quelques mois plus tard en parfaite santé.Après cette première rencontre,  la grand mère du bébé vient me voir pour un asthme qui ne va pas bien. Elle a une ordonnance de Ventoline et le flacon dans son sac, mais pas de traitement de fond. Lors d’une de ses multiples pérégrinations, il lui a été prescrit un traitement sans aucune explication, peut être même sans auscultation, et sans personne dans la famille pour lui lire l’ordonnance.Je reprend du début. Examen au stéthoscope, mesure du souffle. Prescription d’un traitement de fond. Elle ne sait pas lire mais elle comprend tout, et comme beaucoup d’illettrés elle a développé une mémoire surprenante. Explications donc. Pas si longues que ça . Précises. Il faut qu’elle enregistre bien la procédure. Une seule explication suffira d’ailleurs, ce qui est bien rare pour une pathologie chronique telle que l’asthme.

Visite à domicile. « Vous prenez la route  et après sur la gauche vous verrez les caravanes. »

J’ai les mêmes préjugés que tout le monde . » voleurs de poule  » etc… mais j’ai envie de les dépasser.  Je ne suis pas si fière que ça, d’aller garer ma petite voiture au milieu des camionnettes, et sous les yeux des hommes qui me regardent arriver de loin. Je laisse ma voiture ouverte, et je vais saluer chacun des hommes en me présentant. Je ne sais pas si ça fait partie de leurs codes, mais c’est ce qui me parait le plus simple, pour sortir de ce demi-malaise. A l’intérieur, la caravane est incroyablement propre. Pas une miette, pas une poussière qui traîne, pas une tache. Je n’ose même pas y entrer avec mes chaussures,  boueuses d’avoir fait 3 pas dans le cloaque  de ce terrain, qui n’est même pas bitumé. Elles protestent que je peux bien garder mes chaussures. Mais non, c’est comme ça, je me déchausse, respect de leur travail, solidarité féminine.

On cherche les carnets de santé, on trouve les fusils.On ouvre un autre coffre. Les voilà. Soins. On lit les lettres du fils incarcéré.(Ecrites par un tiers bien sûr ) De fil en aiguille, 10 , 25 , 40 personnes du voyage seront fidèles à notre cabinet. Sans compter ceux de passage.

Visite à domicile à nouveau. Les liens d’amitiés sont bien noués déjà, et j’ai honte, tellement honte de ce terrain. Terrain payé par nos (mes ) impôts et choisi par notre (mon) maire. Ils appellent « La place » ce terrain d' »accueil »   rendu obligatoire par la loi et  situé à côté de la décharge municipale. Pas à 20 mètres d’une petite décharge. Non . Juste à touche-touche d’une énorme décharge, où d’un côté, les bulldozers remontent les tas d’immondices pour en faire une espèce de montagne , et de l’autre côté, en contre bas, à côté, là où ruisselle l’eau chargée  des résidus des poubelles, le fameux terrain. Les voyageurs ont l’autorisation d’y mettre leurs caravanes. S’ils les mettent ailleurs,  sur la pelouse publique  qui borde le parking de la piscine par exemple, les forces de police débarquent dans les 2 jours.

J’ai honte et je leur dit. Je leur dit aussi que s’ils m’en donnent l’autorisation, je vais écrire au journal pour protester. Ils sont d’accord. Quelques jours plus tard, dans le courrier des lecteurs,  ou une rubrique du même type, ma protestation apparaît. Ils ne savent pas lire, mais ils l’ont tous regardé. Ils ont acheté le journal, et, à la visite suivante, le journal est là, bien en évidence dans la caravane, habituellement totalement dépourvue de livres et de bibelots.

Les enfants sont allés à l’école , ils ont appris à lire. Les instituteurs sont allés voir « la place » à la demande des parents. Ils ont protesté. Le terrain a été bitumé, il est toujours près de la décharge, j’ai toujours honte, mais je ne fais quasiment plus de visite à domicile. Certains parents ont loué un autre terrain, plus beau, pour y installer la quinzaine de caravanes de leur famille.Terrain privé donc.

Les années passent.

Un jour quelconque, deux femmes blondes ,magnifiquement hâlées, sont assises de l’autre côté du bureau. L’une de  20 ans, l’autre de  40,  avec leurs cheveux remontés en chignon souple, haut derrière la tête, avec des boucles d’oreilles bien caractéristiques , et une manière de  me dire « Madame » et de dire  » Mon fils » au petit qui court partout….   Je ne les connais pas, mais  un petit pincement de sympathie  me vient au cœur.  Gentes dames du voyage ? ( » gens du voyage » au féminin je ne sais pas comment ça se dit) tsiganes? romanichels? manouches? bohémiennes? de tous ces noms, souvent mêlés de mépris, je choisis « voyageuses »

-Vous êtes sur la place ?

-Oui pour l’instant.

-Il y a longtemps j’avais écris au journal…

La plus jeune me regarde intensément de ses magnifiques yeux bleus.

-Oui je sais

Est-ce si rare que l’on proteste contre une humiliation,  que l’on s’en souvienne encore 15 ans après ?  Qu’on se le raconte en famille et dans le clan ? Faut-il en pleurer ou s’en réjouir ? Un simple mot dans le journal.

J’ai une longue histoire d’amitié avec les gens du voyage.

 

 

 

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4 réflexions sur “ Vous êtes sur la place ? ”

  1. Je découvre votre blog et j’ai un gros coup de cœur. Et comme j’ai une ancienne tendresse pour les gens du voyage, née aussi d’un moment de travail autour de la difficile place de l’école, je le dis ici.
    Puis je reprend ma balade dans vos pages.

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  2. Bonjour,
    Je découvre votre blog aujourd’hui : il est passionnant !
    Votre exercice de généraliste est très différent du mien , ce qui aiguise tout de suite la curiosité.

    J’ai la chance de bien connaître le monde des gens du voyage, nullement grâce à des capacités particulières, mais plutôt grâce au hasard des rencontres.
    Lors de mon installation, il y avait 2 familles de gens du voyage installées à l’année dans « le bois » de la commune. A cette époque, les généralistes faisaient beaucoup de visites à domicile et je les ai soigné dans « leur bois » pendant des années. Puis, ils sont partis dans un autre département pendant une année, mais quand ils sont revenus l’accès au bois avait été fermé. Ils ont alors déménagés très souvent, en occupant/squattant des lieux très divers sur les communes environnantes et j’ai continué à les soigner gratuitement, à domicile.
    Bien entendu, lors de ces visites, j’ai progressivement rencontré de nombreuses famille des gens du voyage et au fil des ans j’ai appris ( ou assimilé inconsciemment ) un certain nombre de leur règles.
    Il a fallu aussi s’adapter, car avec l’arrivée de la CMU les rapports se sont modifiés et certains ont trouvé normal d’appeler pour une simple rhino ; d ‘autres me sautaient dessus dès mon arrivée sur la place « Docteur, vous passerez à ma caravane juste après »…. et je me retrouvais à faire 8 actes de consultation. Le problème , c’est que je n’avais été appelé que pour 2 consultations et que cela me mettait très en retard pour mes RDV…
    Il a fallu 2 ans pour s’adapter, trouver le juste ton pour dire « non » ou « non pas aujourd’hui, mais je passerai vous voir demain ».
    Il a fallu apprendre à consulter avec 8 ou 10 personnes autour, vous posant toutes des questions en même temps et bien sur…. chaque question concernant des patients différents!
    Et puis, comme après tout apprentissage, vient l’expérience et le plaisir d’exercer dans de bonnes conditions.
    J’aimais bien aller sur les places des gens du voyage, car c’était aussi pénétrer dans un autre monde que celui de la clientèle habituelle de mon cabinet, mais le mode actuel d’exercice de la médecine ne permet plus guère de faire des visites….

    Un grand merci pour votre blog, que je reviendrai visiter avec plaisir!

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