Je vous embête avec mes histoires.

Je vous embête avec mes histoires : la première d’une longue série.

 

C’est une plage de  consultation sans rendez-vous. Une femme, que je ne connais pas, est dans la salle d’attente. Je la fais entrer. Elle a dans les mains un certificat de coups et blessures que l’hôpital lui a fait, mais le foyer où elle est ( je ne le connais pas)  voudrait que je lui en fasse un autre.

La misère est écrite sur son visage. La violence aussi. Sans doute le bilan somatique a été fait, reste la violence psychologique.  Je lui demande  donc de tout raconter, depuis le début. Et tout se déroule, comme une terrible litanie. La première grossesse, les coups, la prostitution, la soumission, le courage aussi, pour « tenir » et puis le coup de trop, le coup sur  1 enfant . Parce que  cet enfant là, elle le sait, elle l’affirme, lui, le mari, il n’avait pas le droit de le traiter comme ça. L’enfant méritait mieux que ça. La force de partir,  qu’elle n’a pas eu pour elle-même, elle l’a trouvé pour son enfant.

Je suis sidérée au sens psychique du terme, dans une incapacité  totale de réagir. Ne sachant quoi faire, j’appelle son médecin traitant dans une lointaine campagne. Evidemment je le dérange en consultation, et je  sais bien que je ne peux pas attendre de lui, ni qu’il me parle très longtemps, ni qu’il soit très précis. Je n’ai pas le droit non plus d’entrer dans les détails. Que sait-il de sa patiente? Des violences qu’elle subit  depuis si longtemps ? Et il est sans soute aussi le médecin du mari.

-J’ai ta patiente en face de moi, elle me raconte des choses terribles subies de son mari.

Et lui de manière claire et concise, pas étonné  (et plutôt soutenant pour moi).

– C’est possible . Il n’est pas fin.

Tout est dit, je raccroche. Je regarde la femme. Il faut donc faire un 2° certificat en déroulant le récit de la souffrance.  Je ne suis pas témoin de la violence subie.  Je ne peux pas affirmer la violence. Je ne suis pas juré non plus  et donc mon « intime conviction » n’ a pas de place dans le certificat. Je voudrais pourtant transmettre au juge, au procureur, à tous ceux qui vont traiter cette affaire,  mon saisissement devant la souffrance de cette femme. Instinctivement, je me prend la tête dans les mains.

– Je vous embête avec mes histoires. ( dit-elle affirmativement)

Cette phrase qui contient  l’absence totale de revendication  me bouleverse. Je suis stupéfaite qu’elle s’excuse ainsi,  prenant le temps de poser un regard sur moi, qui la soigne, ou juste gênée que je lui consacre autant de temps. Mais impossible de faire plus rapidement.

– Non pas du tout. Non, vous ne m’embêtez pas.

Elle doit bien sentir, pourtant, à quel point cette affaire me déstabilise .

Je fais le certificat, à la main parce que je suis plus à l’aise, en duplicata, pour garder une trace au cabinet, 5 pages . Une écriture prudente mais précise, contenant la description de cette femme et de l’ambiance de cette consultation. Une heure de consultation.

Lorsqu’elle quitte le cabinet, je suis  épuisée émotionnellement. Pourvu que la patiente suivante ne me demande pas « des antibiotiques pour un rhume parce qu’il n’y a que ça qui me guérit » Je  suis tellement à cran que je me sens capable d’agressivité, voire de violence.

Entre une minuscule femme de 80 ans (plus petite que moi, c’est dire !) Elle est religieuse (sans le voile ) et elle a un coeur en vrac. Le coeur physique je veux dire. Rétrécissement aortique serré  ou quelque chose d’approchant.

Elle me dit

 » Je n’aime pas du tout attendre, mais quand j’ai vu la tête de la dame avant moi, puisque c’était si long, j’ai pensé que le docteur avait besoin de mes prières. Alors, en attendant, j’ai prié pour vous. »

Ouf!  J’ai dit merci à Soeur Marie, je me suis occupée de son coeur.

J’ai revu soeur Marie. Elle m’a dit qu’elle priait toujours pour la dame et qu’elle avait mis ses soeurs dans le coup.

Le mari violent a été condamné à 9 ans de prison. L’éducatrice qui représentait les enfants  au tribunal m’a rapporté que, lorsque de la lecture de mon très long certificat, il y avait eu un silence de plomb dans la salle d’audience.

Je n’ai pas revu la dame, mais le foyer qui l’avait recueillie en urgence, m’a donné des nouvelles de sa lente reconstruction, ailleurs. Je leur ai demandé instamment, la prochaine fois, de me téléphoner avant, juste histoire d’être moins surprise. Elle m’ont prise au mot. Elles m’ont téléphoné très souvent. Beaucoup trop souvent. Mais ceci est une autre histoire.

Soeur Marie a fait un arrêt cardiaque quelques années plus tard. J’ai envoyé un petit mot d’adieu à celle qui m’avait si discrètement « soignée » ce jour là

 

 

 

 

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s