Emilie, la GEU, et le déni de grossesse

Emilie est responsable d’un restaurant. C’est une bosseuse. Elle a  35 ans . Partie de rien, elle  est fière de son parcours professionnel. Son travail est tout pour elle. Elle vient me voir parce qu’elle saigne . Des règles bizarres douloureuses pas normales. Elle souffre beaucoup et c’est la seule raison qui l’a amené à venir me voir. Elle n’est pas du genre à se plaindre. L’examen gynécologique confirme mon inquiétude : très probable grossesse extra utérine. Il faut aller à l’hôpital tout de suite en urgence. Refus absolu. Il n’y a que le travail qui compte,elle veut aller au travail et d’ailleurs il est impossible qu’elle soit enceinte. Bon, je suis très ennuyée .Il n’y a aucun espace de négociation pour l’hôpital,mais peut être un espace pour la prise de sang,  elle accepte. J’hésite, mais je rajoute le test de grossesse . Je ne lui en parle pas et elle ne réagit pas .A ce moment précis je sais  bien que je suis sur un fil  entre le consentement libre et éclairé et le risque vital . Je suis assez sûre de mon diagnostic de grossesse extra utérine déjà assez avancée,  mais le refus si brutal s’apparente à du déni. Habituellement les dénis de grossesse ne posent qu’un problème psychologique, les grossesses non suivies , quand elles sont normales  se terminent par un accouchement surprise  qui lève le déni  Mais son déni de grossesse  lui fait courir un risque vital imminent. Je lui prescris donc sa prise de sang, avec son test de grossesse, je ne le lui précise pas, elle ne dit rien, et elle va au laboratoire. Peut être a-t-elle lu l’ordonnance et commencé à reconnaître la possibilité de grossesse (Commencement de la levée du déni ) ?  Peut être n’a-t-elle rien regardé et s’est-elle seulement pressée pour reprendre le travail ? Le test revient  très fortement positif . Compte tenu du risque vital et du déni, je lui téléphone, elle ne répond pas, je l’imagine déjà exsangue, gisant  dans son appartement, je me déplace chez elle, il est déjà 20 heures.

Je suis tout de suite surprise de trouver, sur l’interphone de la tour HLM , 2 noms. Dans cette tour vivent des personnes  précaires mais aussi de nombreux jeunes couples qui   achèteront une maison quand ils se seront un peu enrichi. Elle vivrait en couple ? Alors pourquoi ce déni ?

Je sonne, un homme  m’ouvre( peut-être celui dont le nom est marqué sur l’interphone , peut-être un autre ) . J’entre et je pose ma saccoche.

  • « Je voudrais parler à Emilie »

Je demande à l’homme de nous laisser et je ferme moi même la porte du séjour, mais il revient par une autre porte et elle le laisse faire. Il est  20 h 15, je renonce à m’isoler avec elle. Je lui  explique qu’elle est enceinte et en danger de mort : ce soir, cette nuit, demain, je ne sais pas . Finalement la présence de l’homme me sert de témoin. Il est ( devant moi ) très gentil , très attentif, très bienveillant. J’aurais préféré la voir seule, la convaincre de sortir de son déni, de prendre soin d’elle, de ne pas mourir.

Elle est allée à l’hôpital, elle a été opérée , je ne l’ai jamais revue.

Voilà, j’ai fait la prise de sang à Emilie  sans le lui dire, je l’ai prévenue qu’elle était enceinte, devant témoin. Ce n’est pas ce que j’aurais voulu pour elle, mais encore maintenant, je ne pense pas que j’avais d’autre solution pour l’empêcher de mourir ce jour là.

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