L’ASCITE ET LE FOULARD DE SOIE

Une  grande  famille de Laotien. Oups ! Au temps pour moi, ils ont tous la nationalité française, depuis longtemps .Ils sont donc français.  Adorables, vraiment. Hum ? Un docteur a-t-il le droit de parler de ses patients comme ça ?   J’explique: ils nous amènent de temps en temps des nems le vendredi, jour où ils font une grande fournée de cuisine ( si j’ai bien compris) A midi nous trouvons, dans la petite cuisine du cabinet, toutes sortes de plats laotiens. Et une d’entre elle nous a fait des pantalons  ! Un pantalon blanc en stretch parfaitement à ma taille qu’elle a fait avec sa machine, sur son lieu de travail .Elle se justifie  : « Une heure par semaine nous pouvons rester sur nos machines et travailler pour nous. » Nous avons aussi été invitées à un mariage, avec nos conjoints respectifs. des femmes plus belles les unes que les autres dans leurs habits de soie de couleurs différentes.

Au milieu   de cette foule joyeuse de  400 personnes, venues de tout l’hexagone et d’Amérique du nord,( pour ce qui est bien plus qu’un mariage, un temps de rassemblement de la diaspora) une adolescente, en jean, boude ostensiblement . Elle est charmante cette adolescente rebelle et j’en souris …..parce que ce n’est pas la mienne…..

Quelques mois plus tard, une des filles me demande un rendez-vous pour sa mère qui habite à 30 kilomètres de là, dans un minuscule village,  pour une gêne respiratoire dont le diagnostic traîne. Examen clinique : ascite . Bon, est-ce d’origine gastro ou gynéco? Appel à l’hôpital : la gastro refuse de lui faire sa ponction : c’est sûrement gynéco. La gynéco refuse de faire la ponction : c’est à la gastro de la faire. Je raccroche. La femme est en face de moi  . Elle a tout entendu. Que peut-elle penser de cet hôpital qui ne veut pas la soigner? Quelle insécurité ai-je créé involontairement, naïvement,  en téléphonant devant elle ? Il faut la rassurer et aller de l’avant. Je décide de faire moi-même la ponction. C’est inhabituel en  ville, mais très simple techniquement. Je n’ai pas le matériel adéquat, il faut que je le commande,  mais je la revois  2 jours plus tard pour faire la ponction et le diagnostic tombe 1 semaine plus tard » Cancer de l’ovaire » Comme sa sœur, morte il y a  2 ans, de la même maladie.  Consultation d’annonce. C’est la dernière consultation de la journée . Il est  19 heures ou déjà un peu plus. J’ai le temps. Pas de pression de ceux qui pourraient s’impatienter derrière. Elle est avec sa fille. Je lui explique  lentement. Elle comprend le français? Elle est arrivée en France  il y a 35 ans. Mais elle a du mal à s’exprimer, et surtout j’ai du mal à la comprendre, à cause de cette articulation particulière des Asiatiques. Je ne suis pas son médecin habituel, je connais surtout ses enfants. Mais elle se met à me raconter : la dictature communiste, son mari dans l’armée, disparu (enlevé ? mort ? vivant? ) et elle, hôtesse de l’air, donc du côté des riches, et pouvant être envoyée en camp de rééducation. La fuite de Leur Pays qui ne veut plus d’eux,  déguisée en paysans, avec les 8 enfants. La traversée du Mékong, la nuit, avec un passeur , la crainte d’être trahis au denier moment. L’accueil dans des camps de réfugiés en Thaïlande, l’arrivée en France . Tout ce que la France a fait pour moi…… Son pays ne voulait plus d’elle mais la France l’a adoptée. Elle pleure. Je pense au travail discret et infatigable de ses enfants qui font la France d’aujourd’hui. Je lui dis  » Madame, la France maintenant, c’est Vous » La fille pleure, la mère pleure.

Hôpital ( cette fois ils ne peuvent pas se renvoyer la balle)  chimio,ponctions d’ascite etc… Douleurs…. Je suis appelée au domicile de la fille. La mère souffre. Elle est en position yoga pour essayer de maîtriser sa douleur, devant une bougie. La seule prescription antalgique de l’hôpital, c’est du paracétamol. Un peu de morphine sera utile quand même. De fait elle en prendra très peu.

Quelques consultations plus tard, la chimiothérapie n’a pas empêché la progression de la maladie . C’était prévu mais notre  système ne sait pas éviter les chimios inutiles .

La fille va prendre sa mère chez elle,  de manière permanente, pour les quelques mois qui lui restent. Elle m’explique : « Dans notre tradition, l’enfant qui a pris soin de sa mère pendant sa dernière maladie, est béni par elle quand elle n’est plus là »  Je ne connais pas trop la religion du Laos. J’en déduis que ça doit être quelque chose autour du culte des ancêtres. La mère se tourne vers moi : « Et vous aussi , quand je serai partie , je vous bénirai » et elle m’offre un foulard de soie laotien.

Elle est assez vite partie au paradis des  Laotiens exilés.  (Des FRANCAIS, je met du temps à assimiler ) et moi je porte son foulard souvent, presque tout le temps en fait. Je repense alors à sa douceur, à son courage,  et oui je me sens « bénie »  par le souvenir de cette rencontre  exceptionnelle.

 

 

 

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