C’est pas garanti !

C’est pas garanti ! Il me répète ça. En boucle.C’est peut être la seule phrase qu’il sache bien dire en français.

Ce qui n’est pas garanti, c’est la réussite  du neurostimulateur,  que le chirurgien du centre antidouleur lui propose, pour sa sciatique rebelle.Il ne parle pas français mais il est intelligent.

Il est intelligent, il comprend que « Ce n’est pas garanti » mais il souffre. Beaucoup. Tout le temps.

Il y a des éléments dépressifs, sûrement. Alors le psychiatre du centre antidouleur lui a donné des antidépresseurs. Chez lui c’est une vraie pharmacie. Il ne prend pas  correctement ces médicaments qui le font dormir, et dont il ne peut pas lire le nom sur les boîtes. Il a peur de tomber dans les escaliers. Il n’a pas tort. Sa maison est tout en hauteur. Il ne prend pas bien non plus, les antidouleurs que je lui prescris pour tenter de le soulager.

Chez lui?  Ah oui !  Chez lui il était quelqu’un !  Avant la guerre . Avant le déferlement de ces revendications identitaires multiples, qui  ont broyé son pays, et qui  l’ont rejeté d’un côté à l’autre. Toujours suspect d’être le traître, toujours suspect d’être du côté de l’autre belligérant.

Il en est toujours ainsi dans les guerres civiles. Celui qui aime la paix, celui qui n’est du parti de personne  est l’éternel ennemi.

Il était quelqu’un.  Pas un grand quelqu’un . Juste un homme quelconque, qui travaille, avec une femme, une maison et une famille. Un homme qui ne doit rien à personne.

Et le voilà parmi nous : meurtri, cassé, misérable, dépendant ….  avec le souvenir cauchemardesque des années de guerre .Souvenirs  traumatiques et amers aussi, des premiers mois en France, passés  à coucher dehors dans les jardins publics en se cachant  avant la fermeture, de peur d’être découvert et chassé un peu plus loin sur le trottoir. Chez lui maintenant c’est une petite maison toujours  repeinte, toujours rangée, toujours propre. Ah malheur ! Ce besoin de propreté ! Et voilà les factures d’eau qui explosent .

 Chez lui maintenant ce sont les enfants qui se marient et les petits enfants qui naissent et les enfants qui divorcent. La vie .

Mais il a mal et c’est pas garanti.

Il faudra de nombreux mois pour comprendre, avec l’aide d’une interprète,  le sens des lettres tatouées sur son poignet. Secret de famille, comme chaque famille pourrait en avoir. Secret que les antidépresseurs ne pouvaient pas guérir. Secret partagé avec nous puis avec les siens  pour entreprendre et pour repartit.  Venir à la consultation avec 2 cannes puis  1 canne puis plus rien . Le neurostimulateur ne sera pas posé. Les antidépresseurs ne seront pas poursuivis.

Vie qui repart, petitement, modestement, après avoir traversé les cahots de l’Histoire et de son histoire. Espoir de vivre bien, dans ce pays d’accueil, malgré la régression sociale, malgré la perte de la santé et de la maison de là-bas, mais  espoir de dérouler sa vie  quand même . Mais  ça non plus, c’est pas garanti

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