ma prise de sang j’ai pas eu le temps de la fair

Alors là ça m’énerve. Des mois qu’elle se plaint de trop uriner la nuit. Je lui ai déja fait des bilans biologiques  des echos, des examens cliniques, difficiles à cause de l’obésité . J’appelle  l’endocrinologue : Est ce que cela pourrait être un diabète insipide si rare ? Elle  propose de doser le calcium ce que je n’avais pas fait  je lui  fait donc un prescription. Je la revois quelques mois plus tard pour une toute autre raison Alors je suis déçue agacée, c’est compliqué .de bien faire son travail si, en face ,le patient ne fait pas ce qu’on lui demande. « Je n’ai pas eu le temps. »Et ça je sais que ce n’est pas vrai.  Et cette excuse bidons m’énerve encore plus . Ses enfants ont quitté la maison. Elle a un contrat d’insertion de quelques heures par semaines. Alors le temps, oui, elle l’avait . Elle m’énerve mais je l’aime bien.

Je la connais depuis  25 ans. J’étais encore remplaçante,  elle était déjà obèse c’était sa 4 ° ou 5° ou 6° grossesse je ne sais plus. Asthme hypertension. Une grossesse à risque . Une consultation de  45  minutes et la copine-chauffeur qui l’attendait  dans la salle d’attente et qui avait  dit bien fort « Eh bien c’était drôlement long cette consultation » . Donc, oui, je me souviens très bien de cette première rencontre de soin . Depuis j’ai suivi la grossesse de cette grossesse : le bébé qu’elle portait ce jour là, ce premier jour, est devenue maman à son tour, et je soigne aussi ce bébé. Et toutes les histoires heureuses ou malheureuses de cette grande famille.

Je la regarde. Pendant ces quelques secondes de regard, je quitte mon agacement pour entrer en contact avec cette personne. Elle est jolie : grands cheveux frisés, et  toujours  des robes qui lui vont bien.(et ce n’est pas simple à 130 kilos.) Beaucoup de goût . Pourtant elle ne se soigne pas bien, toujours au dernier moment, toujours avec réticence. Je cherche une porte d’entrée et je me lance « Ce n’est pas que vous n’avez pas eu le temps  de vous soigner, vous le savez très bien, c’est que vous vous occupez des autres mais pas de vous. » Je lui parle de la publicité  de je ne sais quel parfum « Parce que je le vaux bien ! »  Je me suis calmée , je lui parle très doucement : » Est-ce que vous pensez que vous le valez?  »  » Elle hausse les épaules comme un acquiescement »  » « L’estime de soi cela se construit dans l’enfance. Est-ce que quelqu’un a pris soin de vous, de vote corps à cette époque ? Qui vous coiffait ? Qui vous coupait les ongles? Qui vous faisait des compliments »

Et  là elle commence à déballer . Le père avec les coups de ceinturon à 17 ans parce qu’elle avait été vue avec un garçon en ville.  Des bleus plein le corps. Et puis   elle enchaîne, elle parle de ce père, lorsqu’elle avait  10 ans. De l’inceste . De ce père qui se dénude devant elle, qui se masturbe devant elle. Je respire à peine de peur de troubler son récit. « Il n’avait pas des relations sexuelles avec moi à chaque fois . Je pleurais. Ma mère ne me croyait pas. Jusqu’à son dernier souffle j’ai espéré qu’elle me croie. « 

On pourrait entendre une mouche voler dans la consultation. Plus rien n’existe que cette parole, que mon oreille  pour recevoir sa douleur et mes phrases pou l’encourager . Un instant comme suspendu.

 » Qui est au courant ?  »

« Ma  mère mais elle ne m’a pas crue  et elle est morte et ma grand tante mais elle est morte aussi. »

« Alors il n’y a que vous et moi ? »

J’ai beau avoir entendu ce type de confidences plusieurs fois, le saisissement est toujours le même . Je l’aide à parler avec de toutes petites relances.

Je finis par dire

« Vous me faites une grande confiance de me dire tout cela . Je suis très touchée de cette confiance. »

Tout devient clair l’obésité, la difficulté à se faire soigner, la douce tristesse.

« Cela va vous secouer d’avoir dit tout ça. Si vous n’êtes pas bien revenez me voir. Je  pose un rendez vous pour la semaine prochaine et je lui parle d’un jour aller voir un psychologue. »

Ils’en est fallu de  bien peu pour que je reste bloquée par l’agacement de la prise de sang non faite. Il s’en est fallu de peu pour que je ne la branche pas sur l’estime de soi. Une porte s’est ouverte, j’espère qu’elle ne se refermera pas. Je suis un peu un substitut de mère, mais une mère qui la croit, une mère qui prend soin d’elle une mère qui la défend.

Bien sûr j’ai pris du retard  et la salle d’attente s’emplit …..j’espère que le suivant ne va pas me dire  « ET POURQUOI LES MEDECINS ILS SONT TOUJOURS EN RETARD???  »

 

 

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