La ballade au petit matin

C’est un  petit appartement HLM en face du centre commercial. Depuis quand vit-elle ici? 40 ans ?  Pendant longtemps, elle sortait tous les jours pour promener sa petite chienne aveugle. Puis la chienne est morte. La vieille dame ne sort plus . Elle a mal partout. Quand je vais la voir, je porte l’ordonnance à la pharmacie d’à côté, et celle-ci lui livre les médicaments peu après. Les infirmières passent matin et soir lui donner les médicaments. Il y a aussi l’aide ménagère et la famille.

C’est une famille qui se rend proche. Plusieurs passages par jour, entre la fille la petite fille et l’arrière petit fils. Quand on rentre dans l’appartement il y a une odeur de tendresse, une odeur de chanson.

 » Et ça sentait le chou farci, ça sentait l’amour aussi….la famille ça s’éparpille ……. les vieux s’éteignent comme des brindilles pour un rien une peccadille … »

Des fauteuils confortables, une grande télé, des plantes vertes, un crucifix sur le mur de la chambre, des photos de famille. Des meubles en formica.Un frigo rempli .

téléchargement Aujourd’hui je reviens de congé, la fille m’appelle, c’est urgent. Sa mère a quitté l’appartement, a été arrêtée par la police, il y a eu une main courante. La tendre fille ma demande d’y aller le soir même, quand elle pourra être là elle aussi.. Je râle mais j’y vais. J’arrive la première. La vielle dame, qui a parfois des hallucinations et des angoisses m’ouvre la porte m’accueille très satisfaite. Elle me raconte sa sortie :

« Je ne sais pas ce qui m’a pris, j’avais besoin d’air »  Elle rit . Elle ne se souvient plus ni de la date, ( il y a  5 jours me dira la fille) ni de l’heure, ( 7 heures du matin  ) ni comment la police a fini par savoir qui elle était.( Très longtemps après , même source)

« D’habitude je n’arrive pas à marcher comme il faut mais ce jour là j’ai réussi à descendre les escaliers sans problème » Elle rit.  Je ris aussi .

« Je savais que j’allais me faire gronder, mais c’était plus fort que moi »

Elle répète en montrant sa cage thoracique.

 » J’avais besoin d’air »

Nous rions ensemble. La fille va arriver et il faudra regarder cette ballade avec gravité et inquiétude, mais pour l’instant  c’est un pur moment de complicité. Elle cherche dans ses placards à médicaments,  la bombe qu’elle voulait prendre à ce moment là. Mais la fille est prudente et a mis hors de sa portée tous les médicaments potentiellement actifs et donc dangereux. Nous trouvons quand même du Synthol,  des pommades pour le rhume, des tas de produits pour nettoyer les conduits auditifs, un traitement pour la constipation un sirop homéopathique, mais pas la bombe.  Avec la persévération liée à son Alzheimer,( ou autre démence) elle continue à chercher sans se décourager, ouvre plusieurs fois tous les tiroirs.

« Je ne crois pas que vos médicaments soient rangés dans ce tiroir , regardez il n’y a que des fourchettes des cuillères »

Elle rit. Je ris. Nous rions.

La fille arrive. On reprend l’histoire. Elle a rendez-vous vendredi pour accélérer une entrée dans une maison de retraite qu’ils pensaient pouvoir éviter avec tout cet étayage, mais la sortie au petit matin en chemise de nuit a angoissé tout le monde.  la fille cherche au poignet de sa mère un bracelet qu’elle lui a confectionné avec son nom et le numéro de portable des enfants. Mais le bracelet a déjà disparu.On retrouve la bombe , c’est du Natispray °. A-t-elle fait une douleur d’angine de poitrine ce jour là ?

« Vous voulez que l’on fasse quelque chose aujourd’hui ou ça peut attendre »

La fille soupire

« Oui je crois que ça peut attendre »

La demande initiale ce jour était de l’envoyer aux urgences immédiatement pour qu’ils la gardent à l’hôpital en attendant un place en institution.  Je l’ai déjà hospitalisée  2 fois récemment en court séjour gériatrique  et  la lettre de sortie était un écho, fidèle en tout point, à ma lettre d’entrée.  » Le coeur est fragile , la mémoire aussi il faut renforcer les aides  » .ça n’a pas fait avancer le schmilblick. Seul le CLIC est une aide véritable.

Je me vois mal la réadresser aux urgences  :5 heures sur un brancard garanties, pas de lit d’aval, et me faire maudire au passage par mes potes urgentistes. La commission  d’attribution de places en maison de  retraite a lieu dans moins de  10 jours

 » Et si elle recommence à sortir d’ici là, advienne que pourra »

« Oui me répond la fille » de sa petite voix, « c’est ce que mon mari me dit »

 

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Un jeune majeur étranger mandaté par la famille

Un grand black dans la salle d’attente. Il boude ostensiblement. Il est arrivé en retard et j’ai donc reçu à sa place une jeune femme de 18 ans, noyée dans un chagrin d’amour . La consultation  a été longue et délicate. Elle m’inquiète beaucoup.

Quand je vais  enfin  le chercher, je lui demande ce qui l’amène. Il bougonne que le gastro de l’hôpital lui a dit de venir  me voir.  Ce sont les vacances scolaires, personne ne m’attend à la maison, c’est la dernière consultation de la journée, j’ai donc le temps, et je me lance dans une tentative de récupération d’un lien thérapeutique  déjà bien mal engagé.

C’est la première fois que je le vois, mais j’ai déjà reçu des résultats pour lui. Il me dit qu’il est déjà venu. Je fouille l’ordinateur: aucune autre trace. Il me dit que la secrétaire lui a refusé une consultation. Elle fait ce qu’on lui demande. La consigne est : pas de nouveaux patients. Mais en médecine comme en grammaire il y a la règle et il y a les exceptions.

Ce jeune homme est donc une exception. L’hépatologue de l’hôpital savait que je finirais par dire oui. Nous avons beaucoup de patients communs, des étrangers précaires avec  Hépatites B ou C pour la plupart. Lui c’est un jeune majeur en contrat avec l’aide sociale à l’enfance.Il a  été mineur étranger isolé, pris en charge par l’ASE et actuellement  en bac pro dans le bâtiment. Un parcours dont beaucoup de jeunes africains rêveraient. Il a des papiers, un logement et un petit pécule. Il se forme à un métier en tension dont les français ne veulent pas. Il est sûr de s’insérer sur le marché du travail…. Mais il boude toujours ….20170309_140601

Essayons autre chose.

– Comment es-tu venu en France ? 

Comme tout le monde me dit-il.

-Certains viennent en avion.

Je lui raconte les trafics de passeports français envoyés en Afrique, permettant  au candidat à l’exil de prendre l’avion, d’arriver à Roissy, de franchir la douane, et de se retrouver face à l’expéditeur du passeport qui récupère son précieux sésame, et laisse le jeune abandonné à lui même sur le trottoir parisien. Il me regarde étonné que je connaisse ces parcours. J’ai marqué un point. La confiance émerge. Il explique alors que l’avion coûtait trop cher et qu’il est parti à travers le désert en Algérie puis en Libye, avec beaucoup d’autres dont des familles avec bébés. Renvoyé au pays d’origine. Reparti . Arrêté et incarcéré en Libye la deuxième fois. Monté en bateau. Arrivé en Italie. Monté dans le train, passant la frontière  à Vintimille sans trace de contrôleur. Il lève la tête au milieu de son récit. « Ce jour là, j’ai …. » Il cherche ses mots

-Tu as eu eu de la chance ? 

-Oui c’est ça. Quand mes parents sont morts, mon oncle a décidé de nous envoyer en France par les passeurs. Il n’y avait pas assez d’argent pour mon frère et moi et il a décidé que ce serait moi. Parce que j’étais plus bagarreur,… non ce n’est pas tout à fait ça,parce que mon frère est moins …. Je ne sais pas. 

Nous cherchons ensemble le juste mot pour cette différence de caractère entre son frère et lui Nous ne trouvons pas mais nous nous comprenons.

Je veux arrêter mon bac parce qu’ils me reprochent de ne pas envoyer d’argent. Cela fait  déjà 4 ans que je suis parti. Ils me disent que d’autres, qui sont  partis en même temps que moi, envoient de l’argent.

Je le regarde. Il a   19 ans .  19 ANS  Il est parti A  15 ANS avec l’injonction d’être une tête de pont pour toute la famille Pour son frère au moins. Envoyé au milieu de tous les dangers, sans aucune notion de la difficulté qui serait la sienne en France.

-Ils te traitent de noix de coco ? Ils te disent que tu es noir à l’extérieur et blanc à l’intérieur? Que tu as de l’argent mais que tu ne veux pas leur en envoyer ? Que tu les as oubliés ?

Il acquiesce. Il a essayé de travailler dans la restauration rapide pour mettre de l’argent de côté mais il s’est heurté à une certaine méfiance, peut être à de la discrimination.  Dans le premier collège qu’il a fréquenté, dans une petite ville de campagne, il était le seul noir. Il s’en amuse maintenant. Passé la première curiosité, les jeunes et l’équipe éducative ont été sympas avec lui. Il a passé le brevet des collèges.Il est entré en bac pro . Il est arrivé dans notre ville.Mais il veut tout arrêter pour trouver du travail , pour leur envoyer de l’argent, pour payer sa dette, pour faire venir son frère.

Un adolescent envoyé seul à l’autre bout du monde, au milieu de tous les dangers et qui est prié de s’assumer seul et de soutenir toute sa famille. Mon coeur se serre. Je lui parle des entreprises qui embauchent. Ca ne fait pas vraiment partie du protocole médical pourtant. Je lui signe son ordonnance d’antiviral. Nous nous reverrons.

Les hystériques et les médecins.

L’hystérie n’est pas une insulte, c’est une souffrance. Il n’est pas question de l’hystérie historique, celle de Freud et des psychanalystes, il s’agit de ceux et celles que nous recevons en médecine générale, et du service que nous devons essayer de leur rendre.

Pourtant le premier abord est bien désagréable, ce comportement théatral, ce besoin d’attirer l’attention sur soi par des manifestations incongrues, au travail, à l’école, ou dans la salle d’attente, toujours en public, est difficile à supporter. Lors de la consultation, il est très difficile de s’extraire  de la relation quelques minutes, pour faire une synthèse. Le récit  des troubles part dans tous les sens, avec de multiples détails . Les questions angoissées et insistantes, ou l’argumentation  pour expliquer au médecin ce qu’il doit faire, parasitent la pensée.

Deux systèmes de défense se font face .

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À la septième fois, les murailles tombèrent. Victor Hugo

 

La personne souffrant d’hystérie amène ses symptômes comme un leurre. Ce leurre doit attirer l’attention du soignant sur lui, et en même temps  en détourner   le regard par son agitation. Il s’agit de masquer sa véritable détresse, intime, terrible, indicible.  Cette détresse intime dont la révélation ,ou l’évocation, ou le ressenti   serait synonyme d’explosion psychique. Besoin d’être vu, d’être soutenu, d’être entendu, et en même temps impossibilité de  parler du coeur de sa douleur. Douleur consciente souvent mais dont le ressenti est verrouillé, parfois douleur inconsciente. L’hystérie est donc un puissant système de défense psychique.

Le médecin est lui aussi  sur la défensive. Face à ces symptômes  il essaie de trouver une logique médicale, un fil conducteur. Ecoute, examen clinique, examens complémentaires,  synthèse. Mais il est sans cesse parasité par  le comportement du patient en face de lui.  Complètement envahi. Il se sent manipulé et c’est exact qu’il l’est . Il ressent sans pourvoir s’en dépêtrer ce mouvement du patient  qui capte son attention à chaque instant et qui veut   l’empêcher à tout prix de s’intéresser à sa souffrance psychique.

Le médecin généraliste devrait être très prudent. Il sait que tout symptôme peut être psychique, mais que cela demande une grande prudence. Une méthode. Un discernement minutieux. Faire une erreur d’orientation est terriblement préjudiciable pour le patient. Dans les deux sens. Il a besoin de calme et de réflexion.

Il est dans ses doutes  alors le patient, lui, est dans ses certitudes défensives

Parfois le médecin rit  sous cape, ce qui est intolérable. Il rit parce que  la théâtralité  ôte toute crédibilité somatique au patient. Il rit aussi  de manière défensive, parce qu’il essaie de ne pas se laisser embarquer. Mais ce rire ferme toutes les portes de la relation et enfonce encore plus le patient. L’hystérie ce n’est pas drôle.

Plus le patient s’agite, plus le médecin s’agace.  Mais celui-ci finit par saisir l’absence de maladie organique. Il tente de rassurer le patient.

Si cette attitude bienveillante, explicative,  est efficace  habituellement  (et encore plus chez les anxieux )  elle est totalement inefficace dans l’hystérie. Le patient a besoin de son symptôme pour exprimer par son corps ce qu’il ne peut pas dire autrement. Si les bilans sont normaux, c’est un drame absolu.  Alors le patient insiste . Il trouve un autre symptôme après s’être rhabillé, ou lors de la consultation suivante. Il modifie son histoire. Le médecin est déconcerté. A son tour d’être sur la défensive. Il tente parfois ( à tort !)  de parler sur le ton de la légèreté.:  Vous n’avez rien ! Ce n’est pas grave !  Le ton monte. L’agacement est réciproque.

Le médecin espère que le patient est fâché pour de bon!  Il ne sait pas par quel bout le prendre , il a l’impression de ne servir à rien. Mais celui-ci revient avec d’autres symptômes, ou les mêmes que rien ne calme. Il met le médecin en échec. Selon son degré de patience celui-ci va  multiplier les examens  ou au contraire l’envoyer balader. Il va peut-être essayer de lui dire que c’est psychique.Catastrophe. la douleur est trop immense pour être abordée.

Deuils à répétition. Agressions sexuelles non dites, parfois très anciennes. Difficulté à accepter sa sexualité. Syndrome post traumatique. Sentiment d’abandon et d’inutilité. Ainés de grande famille dévoués aux plus jeunes, sans jamais avoir interchangé son rôle etc…

Quel mystère porte en lui celui qui se plaint indéfiniment sans jamais nous livrer son secret  ?

 

 

 

 

La maladie du milieu

Soigner  ceux qui ne sont pas docteur-addicts (*)est fluide le plus souvent, à condition de les convaincre que cette fois, un petit (ou gros) coup de pouce de la médecine est nécessaire.  Ces patients qui ne consultent que très peu et parfois avec une certaine réticence, redoutent une surmédicalisation. Voilà ce que je leur dis.

 

Le docteur ne sert à rien pour les maladies bénignes. Elles guérissent toutes seules , ou plutôt notre corps ayant une capacité d’auto-guérison, il vaut mieux le laisser faire . Sinon le remède est pire que le mal.

Et même, oui même quand nous mettons un plâtre, est-ce nous, les médecins qui faisons repousser l’os ? Non !  Nous immobilisons le membre malade pour qu’il puisse reconstruire de l’os tout seul.

Et quand nous faisons des points de suture ? Nous rapprochons les berges pour qu’elles puissent se rejoindre, rapidement et avec une cicatrice  plus discrète, mais c’est notre peau qui repousse,   c’est notre subtile machine corporelle  qui sait refabriquer du  tissu cutané.

Et les plaies ? Ca repousse à partir du fond  le plus souvent, non ?

Le rhume se soigne avec un mouchoir et de la patience,  de l’eau salée éventuellement.

La plupart des lumbagos  nécessitent chaleur et patience aussi.

knock

Le docteur ne sert à rien pour les maladies graves. Nous n’empêchons pas indéfiniment les vieux de mourir, ça se saurait. Nous savons bien que certaines chimios ne donnent que quelques mois de répit. La vie est une maladie mortelle sexuellement transmissible.

Mais il y a les maladies du milieu .  Les phlébites, les pneumonies, beaucoup de cancers heureusement, les insuffisances thyroïdiennes, la polio contre laquelle on peut vacciner, et tant d’autres,  et pour ces maladies là, un bon docteur, je veux dire un consciencieux compétent et qui prend son temps, ça vaut le coup de le rencontrer et de lui faire confiance.

Voilà ce que je dis aux patients réticents à se soigner. Ceux qui habituellement ne consultent pas, parce que  » J’ai pensé docteur que ça allait passer »

C’est une grande partie de mon travail de faire le tri entre ce qui a besoin d’être médicalisé et ce qui n’en a pas besoin. Parfois les patients font le tri eux mêmes.

En général ça les fait rire  le coup de  « la maladie du milieu « et cela aide bien à l’alliance thérapeutique.

Attendre un peu pour consulter n’est pas pertinent pour tous les problèmes de santé, c’est sûr, et il serait bien utile d’aider les usagers du système de soins à distinguer les  situations pas si fréquentes où il ne faut pas attendre.

 

Mais voilà, parfois, le patient devant moi a une  » maladie du milieu » . Et cette maladie-là  la médecine peux la guérir. Dans  cette maladie là  l’absence de soin peut le faire mourir ou lui causer un grand préjudice.

Celui-là  donc je souhaiterais vraiment qu’il se soigne.

 

ps

(*)Notons qu’il y a  à l’autre extrême bien des manières d’être Professionnel-De-Santé-addict, y compris via l’homéopathie puis l’ostéopathie

Ces approches de la santé étaient sensées nous amener vers une « prescription sobre  » (Expression trouvée dans le Prescrire d’Août  2017 sous la plume de Jean-Louis Montastruc) mais cela a été tout le contraire.

Nous avons vues les mères se précipiter pour donner des granules d’Arnica 5 ou 9 ch à un enfant venant de tomber, alors qu’un enlacement sécurisant et tendre aurait suffit à l’apaiser.

Nous avons vu les patients se précipiter chez l’ostéopathe  juste après la naissance  de leur enfant ou pour un retard de lecture (authentique), donc  pour tout et son contraire.

La panacée universelle change régulièrement de composition.

Autrefois nous étions bien portants jusqu’à preuve du contraire. Maintenant avec les docteurs Knock , « Tout homme bien portant est un malade qui s’ignore ».  nous sommes malades jusqu’à preuve du contraire. La preuve étant parfois un certificat médical , pour le sport, la crèche, le départ à l’étranger, la fonction publique, etc.. .   La preuve étant aussi parfois une prise de sang ou autres explorations coûteuses et inutiles parfois dangereuses et en tout cas avec des effets secondaires.

Nous avons maintenant conscience des effets secondaires des médicaments, il nous faut prendre conscience des effets secondaires du dépistage et essayer de s’extraire de l’anxiété généralisée.

Qui sème l’angoisse récolte le pognon (Proverbe de moi)

 

 

 

 

Emma et Tante Paulette

Quand Paulette a aperçu Emma  la première fois , elle marchait le long des jardins, de l’autre côté des remparts. Droite dans son uniforme, avec son chignon blond .  Une souris grise disaient les mauvaises langues. Une reine.

Elle-même s’est sentie comme un ver de terre.Mal habillée. Fagotée, comme aurait dit sa mère, marchant souvent rapidement, serrant contre elle son imperméable trop gris et trop long, pour se protéger du vent. Elle s’est sentie honteuse d’avoir même osé la regarder. Elle a baissé les yeux sur ses chaussures et elle a continué.

Il n’y avait pas la même météo du côté  de Paulette et  du côté d’ Emma. D’un côté le gris, de l’autre la lumière. D’un côté le crachin breton et  de l’autre le soleil d’une après-midi lumineuse. Deux mondes.

Mais elles passaient par là tous les jours . Les deux . Il était impossible qu’elles ne se recroisent pas . La petite paysanne bretonne avait eu quand même du charme aux yeux d’Emma, ou du moins de l’intérêt.  Dans quel état se trouvait Emma à ce moment-là?  C’est ce que Paulette demandait dans ses lettres mais il n’y avait pas de réponse.

Bien difficile de dire, si longtemps après,  donc,ce qui avait fait arrêter le regard d’Emma sur Paulette. Envie de connaître un peu cette ville qu’on leur demandait de contrôler ?L’angoisse d’être si loin de son pays? La cohabitation permanente avec des hommes?  Ou juste cette rencontre au crépuscule,  un regard, une silhouette. Qu’est ce qui déclenche l’amour ?

Emma avait fait l’école d’Obernai .Très jeune veuve de guerre sans enfant,elle faisait partie de la Wehrmacht.

Paulette se sentait très ambigüe, elle détestait la guerre, elle détestait l’occupation, mais son père aimait Pétain. Celui-ci ne disait-il pas qu’il avait fait don de sa personne à la France?  De l’autre bord son beau-frère voulait rejoindre le maquis de Saint Marcel.

Que sont les raisons politiques face à la fulgurance d’une rencontre ? S’en étaient suivis de longs mois d’amour et de honte.

Paris, Wehrmachtshelferinnen

source wikipédia

.

 

…….

Gwenaelle lit en tremblant. Lorsque sa tante a fait un malaise le jour du mariage , on lui a demandé de passer chez elle prendre sa carte vitale, ses résultats d’analyse et ses dernières ordonnances. Elle a du fouiller, elle a trouvé des lettres postées d’Allemagne. Beaucoup, étalées sur plusieurs années . Elle n’aurait pas dû les ouvrir et maintenant elle frissonne.

Elle aurait du y penser, mais imagine-t-on la vie amoureuse et sexuelle des anciens de la famille ? Imagine-t-on l’homosexualité   de nos aînés ? et de nos aînées ? Non  ! On dit une vieille fille. Et même une vieille casse-pied.

Gwenaelle perd pied. Elle comprend les silences gênés. Qui savait vraiment? Le couvent qui a renvoyé tante Paulette ?

Tout s’explique : sa maladresse, sa solitude, son chagrin quand des enfants naissaient dans la famille . Et aussi le malaise d’hier quand  un homme de son âge, célibataire lui aussi, un peu  goguenard mais semblant plus à l’aise qu’elle,  l’a taquinée en public.  Que savait-il, lui qui a grandi dans le même minuscule hameau que Paulette ?

Et à propos,à la libération, l’ont-ils rasée comme celles qui aimaient les hommes ?

Elle referme les lettres. Elle ne dira rien. A personne.

Mais elle  éprouve soudain une grosse bouffée de tendresse et de solidarité. Tante Paulette prend brusquement les traits d’une amoureuse.  Une jeune femme  broyée par la double interdiction de son amour.

Je veux pas que ma Mamie elle soit mourue

Elle ne fait pas 1 mètre 50. Déjà elle n’était pas très grande mais elle se tenait très droite, très fière, même quand elle était en voiture. Mais l’âge, l’ostéoporose, les quelques  fractures vertébrales qui vont avec, et les neurones en castagnettes l’ont recroquevillée.

Les enfants ont bien essayé de la garder dans sa maison. Ils se relayaient le jour pour ne  jamais la laisser seule, et  une garde venait dormir avec elle la nuit. Mais un jour, une nuit plutôt, elle s’est levée et a saisi un couteau. La garde n’a plus voulu venir. Elle a traversé la route et elle est rentrée à la maison de retraite.

C’est fou ce que ce petit bout de bonne femme avait comme force la nuit pour passer par-dessus ses barrières, déchirer son matelas et se mettre en danger. Mais, le jour, pfuit, plus de force, ni pour manger, ni pour marcher. Il lui faut de l’aide pour tout.

Sa grande famille vient la voir.

Le fils aîné d’abord. Trois fois par jour. Il faut dire qu’il est veuf depuis longtemps et qu’il habite près de sa mère, veuve elle aussi. Ses petits enfants – et donc ses arrière petits enfants à elle-  ne comprennent pas bien  pourquoi ce grand père et cette grand mère  ne sont pas mariés et ne  vivent pas dans la même maison. Au moins  300 mètres les séparent. Alors quand ils débarquent, une fois le grand père embrassé, ils filent voir l’aïeule.

-Tu sais, lui disait la plus grande, je ne te dis pas de gros mots, mais quand même, je les connais tous.

L’aïeule riait et rayonnait de plaisir. L’autre petit bout de femme, plus jeune de  80 ans, riait aussi.

 

Maintenant elles rient moins.

Elles rient moins, pas si sûr. Dans ce doux délire qui chasse peu à peu le reste des pensées, il y a aussi du rire, ou en tout cas de la fantaisie, de la légèreté et de l’affection.

La petite fille vient la voir. La fille du veuf. Avec ses quatre enfants. Une fois par mois. Elle habite loin. Quatre heures pour venir. Quatre heures pour repartir. C’est un peu court sur un week-end , mais il y a souvent des vacances scolaires, elle peut prolonger un peu.

-Tu n’es pas obligée de venir, lui dit La Tante.

-Je sais. Je ne suis pas obligée.

Mais elle vient quand même. Pas par devoir, pas par morale, non. Elle adore cette grand-mère. Elle sait que la fleur en train de se faner a encore quelque suc précieux à déverser, et elle veut le recueillir. Elle l’a expérimenté avec sa propre mère. Etre là tout près, pendant les dernières semaines, lui a été d’un grand secours pour la suite. Elle a eu les confidences, les dernières intimités, les dernières angoisses, elle lui a tenu la main et c’était bien. C’était sa place.

Pour la grand mère c’est différent, à cause de la tête qui part en vadrouille. Mais cette grand mère ne jugeait jamais. Non pas qu’elle soit très tendre,  mais cela ne l’intéressait pas. Comme si juger les autres était du temps perdu. Un regard si précieux, dans cette famille où pourtant tout était  sujet à commentaires.  La longueur de la jupe par exemple. trop courte, tu es dévergondée, trop longue , tu es vieux jeu. Mais la grand mère non.  Elle prenait les gens comme ils étaient, et la petite fille venait se nourrir  de cet espace de liberté. Encore à ce moment-là, même s’il est devenu totalement fantasque avec la démence.

La petite fille entre dans le hall de la maison de retraite et la grand mère crie  : « Cécile !!! »

-Mais grand mère comment tu as su que j’étais là  ? Tu me tournais le dos tu ne pouvais pas me voir ?

-Si je ne t’ai pas vue c’est que je t »ai sentie

« L’huître et les plaideurs » pense la petite fille. Sacrée grand mère Elle se souvient encore de ses fables. Pourtant elle n’est pas allée à l’école. La ferme était trop loin de tout.  Les parents, les grands-parents, les oncles et les tantes, toute cette  tribu qui vivait sur le domaine lui ont appris les rudiments. Lire, écrire, compter, jouer du piano ( mais ça , cela n’a pas du tout marché) Quelques  institutrices,   ensuite, sont venues compléter  quelques heures par semaine l’instruction de cette bande de gamins. Personne ne sait bien ce qu’elles et ils ont appris. Mais la curiosité et les rencontres de la vie ont fait le reste.

Le père est très fier d’avoir une mère si peu  scolarisée et si instruite  pourtant.

La petite fille est venue avec les enfants. Tous les vieux de la maison de retraite s’agitent. Les visites, même pour une autre, ça leur fait du bien.

Le plus jeune a quatre ans . La vieille marche en s’appuyant sur lui . Il a mis des bottes jaunes, un pantalon rouge et un pull vert. L’enfant multicolore. Il accepte l’ appui de son arrière grand-mère et il marche tout doucement jusqu’à la fenêtre. Elle regarde sa maison,  là, juste en face, pendant tout un moment. Le demi tour est périlleux. L’enfant continue pourtant, marchant  précautionneusement avec ses belles bottes sales, sur le lino bien propre du couloir. Il s’adapte au pas de la très vieille dame. Le tableau est charmant.

La petite fille pense qu’on pourrait écrire un  Petit Ours Brun  » Petit Ours Brun fait marcher sa bonne-maman »

Elle le mériterait bien ce  nom de Bonne-Maman, car c’est la reine des confitures. Confitures de tout.  Mais celles au cassis !!! A tomber par terre. Et celles au raisin ! Et la gelée de coing!

Le soir ils dînent avec le grand-père, qui n’est pas le mari de la grand-mère. Le petit s’écrie  « Je veux pas que ma Mamie elle soit mourue ».

Silence.

Ce n’est pas encore l’heure. Demain on ira la voir.

L’autre fille ne vient pas voir sa grand-mère. Ce n’est pas qu’elle ne l’aime pas. Bien au contraire. Elle en est peut être encore plus proche. Mais la voir comme ça  la bouleverse trop. La vieillesse, la maladie mentale, la mort qui s’approche, cela lui est impossible à supporter…..

Un jour, un événement de  santé de plus, une hémiplégie, un coma,  on ne sait pas trop. On l’envoie à l’hôpital faire un scanner d’on ne sait quel organe, à 93 ans et une démence bien avancée depuis  1 an.  Ses enfants y croient encore peut être, les médecins et les directeurs n’osent pas cesser les investigations. Dans un sursaut de bon sens, ou  dans la tristesse de l’impuissance, on la renvoie à la maison de retraite.

Le jour de son enterrement ,ils sont tous là. Combien d’enfants courent et rient partout ? Beaucoup.Ce n’est pas vraiment  si triste. Juste terriblement nostalgique. Elle l’avait bien dit au plus jeune de ses petits-fils. Je crois que je ne serai pas là pour ton mariage.

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Je veux rentrer chez moi et hisser le grand pavois

C’est un jeune homme qui a raté son bac. Indescriptible humiliation. Son grand-père a fait polytechnique, ses deux frères sont officiers de marine. Lui, il n’aime que la terre, il aimera plus tard avec passion, le travail du bois, mais il ne le sait pas encore.

Il va en stage chez un agriculteur et épouse sa fille. Trois ans après, la Loire les innonde, pas d’assurance, ils ont tout perdu.S’ensuivront des années de galère.

Sa seule consolation, sa seule fierté ce sont ses enfants. 5 garçons et 4 filles, alors que son brillant frère n’a pas de fils et voudrait même en adopter un des siens.

La retraite arrive. Il hérite d’une riche tante, et le voilà recevant dans son immense jardin, ses multiples petits enfants. Une vieillesse de nabab après une vie de gueux.

15 ans heureux se passent. Il se souvient qu’il est né dans un château d’une région viticole, et il veut choisir le vin de son enterrement. Il le commande.

Aux vacances suivantes quelqu’un ose prendre la parole, devant le patriarche, pour regretter que l’on ne puisse pas boire de ce vin qui est sans la cave. Silence. Le vin de l’enterrement est de l’ordre du sacré. Mais le grand ordonnateur consent à anticiper sur l’événement….

Quelques mois plus tard, le vin a été complètement bu. Il faut dire qu’il y a beaucoup de gosiers. Jusqu’à 40 personnes certains jours en comptant les enfants. Il faut plusieurs service de table ! Qu’à cela ne tienne! On va recommander du vin.

4 ans se passent. 4 commandes de vin. Et de multiples aller et retour entre la cave et la salle à manger.

Et un jour, en tondant la pelouse, une violente douleur dans la poitrine. Infarctus. Hôpital. Il rentre. Il n’a plus de force. Ses 85 ans sont devenus écrasants. Il ne va plus dans son atelier, il ne tond plus la pelouse. Un an après nouvel infarctus. Soins intensifs au CHU. Le coeur se ralentit à 27 battements par minute. Hémiplégie transitoire . Ses petites filles viennent prendre le relai et renvoient la grand-mère se reposer. Il fait sous lui. Humiliation. Il regarde ses petites filles.:

– Vous ne le direz pas à votre grand-mère ?

Puis :

-Je veux rentrer chez moi.

La petite fille va voir le chef de clinique.

-Je sais que vous le soignez très bien, mais il veut rentrer chez lui.

Refus. Negocation. Dialogue de sourd. Blocage.

-Il a 86 Ans et toute sa tête, depuis 1 an il ne fait plus rien, il veut rentrer, c’est son choix, non ? Je signerai , il signera. Aucun reproche de notre part.

-Alors débrouillez vous.

-Pouvez-vous appeller une ambulance ?

-Non. Débrouillez vous.

La grand-mère est revenue. Elle est toute embrouillée. La petite fille appelle le médecin traitant qui organise la sortie d’hôpital.

Lorsque le vieil homme arrive chez lui le lendemain, tout est prêt.L’ambulance est venue le chercher, sa petite fille de 30 ans est montée avec lui. Le médecin généraliste, l’attend, un lit médicalisé a été installé.

Il arrive chez lui, s’assied, met son chapeau et sa chevalière, cale sa canne dans ses mains, fait venir son chien, puis il lève les yeux vers sa petite fille et lui dit:

 » Hisse le grand pavois  »

Et il sourit.

Elle sait qu’elle a pris la bonne décision.

Quinze jours plus tard, la famille au grand complet, les yeux embrouillés, boit une dernière fois les bouteilles de Brouilly.