« La nausée » de Marie Martin Journaliste France 3 Midi-Pyrénées

Alors que le démantèlement du plus grand bidonville de France est achevé, alors que des centaines de réfugiés commencent à arriver dans des communes d’accueil partout sur le territoire national, la haine de l’autre, la peur des autres suintent dans de très nombreux commentaires, notamment sur les réseaux sociaux. « On n’en veut pas », « qu’ils rentrent chez eux », « ces gens-là ne sont pas comme nous ».

J’ai honte de ce que je lis. J’ai honte de ce que je comprends. J’ai honte que l’accueil de 4 500 personnes pose problème en France, dans un pays qui compte 60 millions d’habitants. J’ai honte que ce frein vienne de mes contemporains.

Comme ils ont la mémoire courte, ces porteurs d’un discours de rejet et de haine.
Ils ont oublié leurs larmes, devant le journal de 20 heures qui montrait le petit corps d’Aylan, mort échoué sur une plage de la Méditerranée.
Ils ont oublié les images de guerre, des bombes sur Alep.
Ils ont oublié que peut-être, leur grand-père a franchi les Pyrénées pour échapper à la mort et à la dictature de Franco.
Ils ont oublié que leur voisin est peut-être un enfant des boat-people.
Ils ont oublié que leur mère a peut-être sauvé la vie d’enfants juifs dans le maquis de Vabre.
Ils ne savent pas, peut-être, qu’on ne quitte pas son pays pour le plaisir d’aller s’entasser sous des tentes, dans la boue, dans le nord de la France.
Qu’on ne quitte pas son métier de médecin ou de professeur d’université pour le plaisir de venir un jour balayer nos rues.

Peut-être devraient-ils s’imaginer, une seule seconde, traverser une mer, un océan, des montagnes, pour sauver leur vie et celle de leur famille.
Peut-être est-ce aussi à nous, les journalistes, de rappeler que souhaiter le départ d’hommes et de femmes menacés de mort dans leur pays revient à souhaiter leur mort tout court.

 

Pourquoi choisir la médecine générale ?

Le médecin est généraliste parce qu’il soigne tout le monde, du nouveau-né au centenaire, du plus pauvre au plus riche, de celui qui fait confiance, parce qu’il ne comprend rien à la médecine, à celui qui est allé voir sur internet et qui discute toutes les décisions, avec tous les intermédiaires entre ces extrêmes.

Il est généraliste parce qu’il reçoit toutes les plaintes des patients, et qu’il ne peut jamais dire  la phrase magique qui dédouane les autres spécialistes  » Ce n’est pas de mon ressort » Tout est de son ressort et c’est là que les difficultés commencent. C’est là aussi que le métier devient intéressant.

GP

Il faut écouter la plainte, il faut la prendre au sérieux, il faut examiner ( et donc être très clinicien) et il faut réfléchir.

Je garde en souvenir de mon interne ce  constat :  à l’hôpital on lance le bilan et on réfléchit après, en médecine générale on réfléchit d’abord, on lance le bilan après . La formule est un peu lapidaire, mais assez vraie.

Avec ces plaintes qui, une fois sur deux, ne ressemblent à rien de ce qu’il a appris, le(la ) médecin généraliste doit trouver un fil, une logique. Alors il faut de la patience, beaucoup de patience, et beaucoup de connaissances médicales aussi, pour écouter la plainte qui se dit plus ou moins clairement, avec les mots du patient.

Tout peut être psy et tout peut être organique, la vigilance doit être permanente et l’apprentissage n’est jamais fini. Rester à l’affût des nouvelles recommandations, ( Ah ! Les constantes modifications du calendrier vaccinal ou des indications des statines !)

Garder l’esprit critique, même face à l’hôpital ou aux spécialistes, qui ne sont pas à l’abri des erreurs, ni des effets de mode.  Tout cela  fait  de la MG un métier très stimulant intellectuellement.

Et encore

Prendre une décision en situation d’incertitude , une fois sur deux sans diagnostic précis en médecine générale, les études le prouvent, mais avec un résultat de consultation :  du genre : » fièvre d’allure virale bénigne », ou  au contraire »mal de ventre avec des éléments inquiétants » . Le métier de généraliste est celui d’un équilibriste, et le travail ressemble parfois à un jeu de piste, où les fausses pistes et les énigmes à résoudre, se succèdent.

Evaluer la gravité. Savoir si  la situation est gérable par le seul généraliste,  ou pas. Savoir par exemple décider d’une  hospitalisation en urgence  sur quelques éléments cliniques purs, même sans diagnostic.

Il n’est pas si facile de faire la différence entre pneumonie et bronchite virale, sur des éléments cliniques par exemple .

Il n’est pas si facile de repérer la maladie rare,  aux milieu des autres plus banales :  l’insuffisance surrénale chronique, la tuberculose,  ou la sclérodermie pour reprendre des histoires vécues.

Donner les clés au patient pour qu’il re-consulte  à temps ( mais pas  trop souvent quand même)

Ecouter, orienter, les revoir après la consultation chez le spécialiste, les revoir après l’hôpital. Les patients reviennent toujours au point de départ de leur parcours de soin, qu’ils aillent mieux ou au contraire que leur état de santé se dégrade, et ce point de départ est bien souvent chez nous.

Voir les patients lors des drames humains. Le conjoint dont la femme est accidentée, le père dont le fils a été incarcéré, j’en passe . Etre cette grande oreille qui ne juge jamais.

Il faut  une bonne dose d’énergie pour entendre toutes ces plaintes sans se noyer et sans se durcir.

Le médecin est là dans la durée, presque tous les jours et pendant longtemps.

Au fil de ces années , au fil de ce partage , au fil de ce cheminement avec les personnes qu’il soigne, se crée avec le MG  un étrange lien de confiance. Parce  qu’il(elle) a su avant tous les autres que le test de grossesse était positif,  dans la joie ou dans les larmes selon les cas, parce qu’il a entendu les souffrances des couples et des familles, parce qu’il a partagé des rires , parce qu’il a adouci les petites douleurs des vaccins ou des examens des tympans, parce qu’il a soigné  4 générations de la même famille, parce qu’il a annoncé les mauvaises nouvelles,  parfois parce qu’il est allé à domicile, ou parce qu’il a fait le bon diagnostic.

La rencontre avec les patients exigeants, consommateurs de soins, ou agressifs, est difficile et nous n’y sommes pas préparés, mais  la plupart  sont très attachés à leur généraliste. Ils nous ont  choisis! Et lorsque le courant ne passe pas, très sagement ils se tournent vers un autre médecin.  Ceux qui  consultent dans la durée, sont ceux qui se sentent bien avec notre manière de faire, et d’ailleurs, même si cela nous met un peu mal à l’aise, nous recevons beaucoup de cadeaux,  ou de petites attentions, de leur part.

La médecine générale change. Elle se vit en équipe, en relai,  parfois en maisons de santé pluri-professionelles. De plus, elle est adossée  au département de médecine générale de  l’université. Les groupes  d’échanges de  pratiques  sont les lieux ou nous pouvons décrire les déroulements de nos consultations, tels qu’ils ont  dans la vraie vie. Les sociétés savantes de médecine générale complètent ce travail d’élaboration de la discipline.

Le statut de libéral,  a ses contraintes, mais il laisse une grande part de liberté dans l’organisation de son emploi du temps :  combien  de jours ou d’heures travaillées par semaine cette année  ?  L’année prochaine je pourrais changer. Combien de vacances ? etc..   et un espace de créativité ….

La France découvre tardivement que les médecins généralistes sont  des maillons  indispensables du système de soin, c’est le moment de s’affirmer.

De l’évitement à la catastrophe

Quand il vient me voir la première fois, il a un peu plus de  40 ans.  Il est mal rasé, triste, accablé, comme le sont les dépressifs parfois. Et puis l’histoire se dit. Celle d’une maltraitance. Pas de maltraitance physique, non, mais une maltraitance sur objet : son compagnon  a brisé ses CD et sa chaine hifi, intentionnellement, pour l’atteindre, parce que c’était justement très important pour lui. Il est sans doute encore plus difficile pour un homme que pour une femme de parler de la maltraitance qu’il subit. J’écoute. Je suis bouleversée par la confiance qu’il me fait, et par la cruauté de cette violence.

violences sexuelles entre homosexuels

Il évoque en une phrase sa vie antérieure, quand il a été marié et père de famille, très jeune. Il garde de bons liens avec ses enfants.

Il revient. Il retrouve des forces. Il devient tout autre, très joyeux, très liant, très drôle. Il me parle un peu de son boulot. Il a déménagé, le violent ne fait plus partie de sa vie, il ne me parle de personne d’autre d’ailleurs.  Il a retrouvé son peps et il n’y a aucune raison pour que  sa vie amoureuse et sexuelle  soit abordée pendant ces très rares consultations. Il n’est d’ailleurs pas malade et rapidement  je ne le vois plus.

Jusqu’à ce lundi matin. C’est mon tour de consultation sans rendez-vous, pour les urgences du cabinet. La salle d’attente est blindée de monde.Il m’attend dans le couloir, m’aborde et  me dit en chuchotant:

  • Madame Balit il faut que je vous parle

Je suis partagée, car je ne veux pas créer de situation d’impatience et d’injustice, en faisant des passe-droit. D’autres patients attendent depuis longtemps. Je lui explique cela, mais il me dit qu’il est pressé,et qu’il ne peut pas attendre. Je le fais rentrer dans le bureau sans l’inviter à s’asseoir. Nous nous parlons debout dans mon bureau, porte tout juste refermée.

  • Madame Balit, redit-il en riant silencieusement, je crois que j’ai attrapé la chaude pisse.

Me voilà bien, avec cet homme sympathique et impatient,  ayant probablement  fait un bon diagnostic, et les patients de la salle d’attente. Je lui fais le prélevement  rapidement et l’ordonnance pour aller au laboratoire.

Un ou deux jours plus tard le résultat arrive : gonocoque.

Impossible de le joindre au téléphone. Ni celui que j’ai, ni celui du laboratoire ne permettent de le joindre, les jours se passent.

Mais nous habitons tous deux dans la même petite ville et je le croise au supermarché.

Je déteste quand ma fonction de soignant empiète sur ma vie privée, même si ce jour-là ma vie privée consiste à remplir mon caddie, mais je suis très ennuyée par ce résultat et je l’aborde.

  • Vous n’êtes pas revenu pour votre résultat ? C’est ennuyeux pour vous et pour les autres.

Il rit. Je ne me souviens plus trop des excuses qu’il se trouve, mais elles sont dites avec humour et légèreté du genre :

  • Ah oui madame Balit, il faut que je me soigne !  Mais je n’ai pas le temps, trop de travail.

J’insiste, il faut au moins qu’il prenne des antibiotiques. D’ailleurs les autres aussi, ce serait bien. Il me demande de lui faire l’ordonnance qu’il passera prendre au secrétariat. Je cède. Bêtement. Pour lui faire plaisir peut être, pour qu’il se soigne un-peu-quand-même, sûrement. Sans mesurer la portée de cette insouciance partagée.

Les années passent, et un jour il revient : amaigri, fatigué, déprimé.  Examen clinique, prise de sang de routine, radios des  poumons, échographie. Le bilan de débrouillage est normal. Mais il ne va pas bien et il va aux urgences. Rebilan. Renormal. Orientation vers l’infirmier psychiatrique d’urgence. Diagnostic de dépression. Mais ça ne s’améliore pas et il revient me voir.  Maintenant il est un peu gêné pour voir. Reprise de l’examen clinique. Je tremble car je suis en train de comprendre. Je m’en veux. Je m’en veux tellement. Au doigt, comme ça, à l’arrache, il y a un trouble du champ visuel.  Je sais déjà ce que je vais trouver.

toxoplasmose cerebrale

Je suis tellement anéantie que je n’ai pas le courage de lui dire ce que je pense à ce moment là : toxoplasmose cérébrale sur sida non diagnostiqué. Rien n’est sûr cependant. Je voudrais croire que je me trompe. Je le renvoie aux urgences  en écrivant noir sur blanc qu’il faut un scanner.

En rappellant le lendemain, j’apprend qu’il est hospitalisé en neurologie et qu’il n’a pas encore eu son scanner, alors je me déplace pour rencontrer l’interne. Je ne lui raconte pas  la vieille histoire de la gonococcie et de l’évitement induit par le patient, évitement que je n’ai pas su contrarier. Je ne lui parle que de mon hypothèse diagnostique du jour, et de l’importance de vérifier tout cela. Ces examens sont faits rapidement et le diagnostic est confirmé.  A la sortie de l’hôpital, le patient repart dans une autre ville,dans sa famille. Celle-ci m’appellera pour me dire qu’effectivement j’avais fait le bon diagnostic.

Un peu tard ai-je pensé avec amertume.

 

 

Un couple infernal

C’est le  4° couple infernal mère-fille que nous recevons au cabinet et cela nous interroge. Couple infernal, le mot n’est -il pas trop fort ? Mais lorsque la souffrance de la mère embarque la fille dans son repli sur soi et dans sa pathologie  comment qualifier cela ?

Elles viennent toujours ensemble en consultation. La mère a plus de  50 ans et la fille plus de  25 ans. Sur le coup c’est plutôt touchant, cette complicité, cette proximité. Et puis ça inquiète.

mere fille

 

Ca inquiète quand c’est à chaque fois. A chaque fois les deux . Pour tout. Pour une constipation. Pour la douleur d’un doigt. Pour un arrêt de travail. Alors on se demande quelle est la part de liberté de chacune ? On se demande qui entraîne qui ? Qui enchaîne  qui?

Il y a eu la mère, cadre dans l’administration et la fille, thésarde. Pas de père . Etait-il mort ou disparu? Et le fantome d’un frère, mort d’une overdose. Assassiné, disaient-elles. Arrêt de travail, parce que « quelqu’un m’en veut au travail. » Des barreaux et des volets aux fenêtres. A l’étage. Dans une petite ville sans histoire. Une angoisse  rampante de persécution, ininterrogeable. Arrêt de travail, donc psy. Un psy sympa, accessible, désolé de voir ce couple mère-fille fusionnel se refermer sur lui-même. Pas d’amis. Pas de travail. Tous les loisirs en commun. Et la fille qui entre progressivement dans la conviction maternelle d’un monde hostile où le complot est partout. J’essaie, un jour, de partager à la fille mon étonnement de cette perpétuelle interprétation complotiste des évènements de la vie. Rupture du lien thérapeutique. Elle quitte le cabinet. Je la croise en ville de loin en loin. Nous nous disons bonjour courtoisement.

Il y a eu la mère au chômage  que sa fille,  au chômage elle aussi, suivait tout le temps. Que la mère accompagnait chaque semaine pour sa désensibilisation, à 27 ans.

Il y a eu ces parents âgés, ( plus de  80 ans), n’acceptant d’être lavés, y compris dans les parties intimes que par leur fille enseignante. Son médecin ayant essayé par tous les moyens de  mettre en place des aides à domicile, ils se sont fâchés et  elle est venue nous voir. J’étais effarée de sa maigreur et de ce « dévouement » dont elle ne pouvait se défaire. Elle voulait un arrêt de travail, je l’ai envoyée chez le psychiatre, elle y allait avec sa mère. Elle a consulté tour à tour toute l’équipe du cabinet. Chacun de nous lui a dit la même chose. « Pour bien s’aimer, il faut se laisser respirer. Ne dormez pas chez vos parents, retournez le soir dans votre appartement. Ils ont assez d’argent pour se faire aider. Ne soyez que la fille.Laissez les infirmères, les aides soignantes et les auxilliaires de vie faire un peu de ce lourd travail d’accompagnement. » Mais elle ne voulait pas entendre et revenait  en consultation avec sa mère, pourtant soignée ailleurs. Refusait de la laisser dans la salle d’attente, le temps de sa propre consultation. Se fâchant avec chaque médecin qui répétait ce qui sautait aux yeux : « Vous êtes en train de vous détruire, prenez soin de vous. » et la mère qui ne parlait que d’elle-même et  ne voyait pas  ( ou ne voulait pas voir) sa fille dépérir.

Et puis il y a eu cette prof, proche de la retraite, que j’ai croisée dans le couloir. Tous les cabinets fermant dans la ville, elle venait voir ma jeune associée pour prendre le relai, son médecin traitant prenant sa retraite. Je l’ai saluée à son arrivée. Je la connaissais pour avoir travaillé avec elle dans une associaiton de solidarité. Elle m’avait  déjà parlé  à ce moment-là  de son « électro-sensibilité » et j’avais pensé que c’était un moyen pudique de parler de son épuisement d’avoir trop aidé les autres. Une sorte de « burn-out »  caritatif. Mais ce jour-là dans le couloir du cabinet tout neuf, elle est venue avec sa fille , elle-même  devenue électro sensible  en retrouvant sa mère après un an à l’étranger.  Malaise et interrogation de mon associée face à cette jeune femme de 30 ans incapable de consulter seule, et entraînée par sa mère dans sa pathologie en symétrie….

Que sont les mères qui ne laissent pas partir leurs enfants ?

Légèreté

J’ai dit au revoir au remplaçant, et surtout merci pour ces  3 semaines qu’il va passer à ma place  au cabinet.

L’infirmère asalée était encore à regarder ses graphiques, et à rêver à ses futurs ateliers collectifs. Je me suis appuyée contre le mur de son bureau et on a tchatché posément. Il était déjà  20 heures.

Le mari de mon associée est venu la chercher avec ses petites puces, pour emmener tout son  monde à la mer.

Je suis sortie sur le trottoir, il faisait doux après cette journée caniculaire. J’avais une robe légère et je me sentais bien.

Cela faisait  4 ans que je me battais ( le mot est-il trop fort ? ) pour monter cette maison médicale, pour dessiner les plans, pour motiver des jeunes médecins à nous rejoindre, pour négocier le prix avec la municipalité, pour présenter le projet à l’ARS, pour penser à chaque détail. De l’organisation des horaires,( pour que la disponibilité ne soit  pas synonyme d’esclavage), à l’embauche de la secrétaire. De la rencontre avec les infirmières, à la présentation du projet aux habitants du quartier. De l’appel personnalisé à chaque professionnel de quartier,  à l’organisation de l’inauguration.

J’étais fatiguée, mais  je pouvais croire que ce bateau était  prêt à voguer sans moi, et je pouvais prendre des vacances. J’ai senti ma difficulté  à lâcher prise, à lâcher mon inquiétude et ma vigilance. Juste croire que tous les contrats de location, sous-location, association, n’avaient plus de raison de me préoccuper .

J’ai marché sur le trottoir, il y avait un peu de vent dans ma robe légère et c’était bien.

 

Malik , jeune majeur seul au monde

Malik avait été un mineur étranger isolé, pris en charge par l’aide sociale à l ‘enfance. A  18 ans il avait fait sa demande d’asile et avait été reconnu réfugié – ou presque ( Il avait eu la protection subsidiaire *) Je ne connaissais pas son récit de vie, je ne le connaissais pas vraiment non plus. Il était passé une fois pour un certificat de course à pied, ne comprenant pas, comme tant d’autres étrangers ayant parcouru la moitié du monde dans des conditions de fortune, pourquoi il faut un papier du médecin pour courir dans des conditions tellement plus sécures.

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Cette consultation l’agaçait, il avait été vu par l’équipe de la Pass * et celle de la vaccination. J’avais acté sa capacité à courir, maintenant qu’il était logé et nourri.  J’avais béni intérieurement les clubs de sport de la ville, lieux d’amitié, de restauration physique et d’estime de soi,  lieux d’intégration. Bref, un #Certifalacon (voir Twitter) mais au final, je ne connaissais pas  vraiment Malik.

J’en entendais parler de temps en temps par les associations de solidarité, avec lesquelles je travaille. Puis un jour, Sylvain, militant hors catégorie,  m’a appelé sur mon portable pendant le week-end, parce qu’il avait croisé Malik en ville, que son discours n’était pas cohérent, il  le trouvait  bizarre, vraiment bizarre.

J’ai conseillé à Sylvain de l’emmener aux urgences somatiques pour faire le point et l’interner si besoin. La négociation avait été rude, mais il y était allé. Cependant,  une fois là-bas, attendant sur un brancard, il s’était sauvé de l’hôpital.

Retour à la case départ .

Retour au lycée où il est interne. Propos bizarres au lycée. Il se lève, se prépare, puis va dans l’atrium, et là, il attend. Le soir, il rentre se coucher. Il ne va pas en cours, mais il ne dérange personne. L’assistant social s’en inquiète. Que faire ?  Il fait un signalement au procureur qui envoie un psychiatre pendant les vacances scolaires. Malik loge pendant ces vacances dans un petit logement. Il n’ouvre pas, le psychiatre ne peut pas conclure. Le procureur ne peux pas décider.

Retour à la case départ

Retour au lycée.

Retour à l’atrium où il attend.

Inquiétude de l’assistant social. Mais Malik est adulte, ne cause pas de trouble à l’ordre public, n’a pas de famille pour l’hospitaliser sous contrainte. Que faire pour soigner ce tout jeune adulte qui semble malade mais refuse les soins. Quatre mois que ça dure quand même.

Il prévient  une collègue assistante sociale, à la Direction de la Cohésion Sociale, à la préfecture. Et celle-ci m’appelle.

Je peux difficilement me dérober à la demande de cette assistante sociale, car je l’ai moi-même sollicitée  à plusieurs reprises pour des situations de détresse de migrants à la rue, plus improbables les unes que les autres. Le plus souvent nous avons trouvé ensemble des solutions.

Appel téléphonique (longue durée) à l’assistant social qui me décrit par le menu le comportement de Malik . Appel  téléphonique (longue durée) aux infirmiers scolaires. Je n’ai pas beaucoup de doute sur la maladie de Malik à ce moment là. Il décompense une psychose. Est-ce post traumatique  ? Je ne le sais pas. Mais je sais qu’il a besoin de soins et qu’il vaudrait mieux ne pas traîner.

Appel téléphonique ( longue durée) au secteur hospitalier dont il dépend. Il faut passer par les urgences somatiques me dit le cadre. J’explique, je ne m’énerve pas, (Enfin j’essaie !) ça fait bien deux heures que je suis sur l’affaire maintenant. J’explique doucement l’immense solitude de ce garçon, qui depuis  4 mois est livré à son vide mental, dans lequel se trouvent aussi  probablement des idées délirantes. J’ai la trouille à ce moment-là, parce que Malik, je ne l’ai toujours pas vu depuis son foutu certificat de sport fait trop vite. ( Comme je m’en veux maintenant !) Tout cet échaffaudage diagnostique s’est fait  par oui-dire, par personne interposée.  Et si je me trompais ? Et si j’ameutais tout le monde pour rien ? Et si j’étais totalement en dehors de la déontologie ?  En dehors des clous sûrement, mais ça ce n’est pas nouveau,  mais plus encore dans l’erreur et l’affolement inutiles. Je respire un grand coup. J’ai  parfaitement confiance  en toutes les personnes inquiètes du comportement de Malik.  On ne peux pas le laisser comme ça. Il faut bien que quelqu’un prenne le taureau par les cornes et aille jusqu’au bout.

J’ai la trouille mais j’argumente, le plus gentiment possible,  j’insiste, longtemps, et la cadre accepte de le recevoir  directement dans le service. Je prévois l’ambulance  : nom prénom adresse numéro de sécu,  service de destination , heure  approximative où j’aurais besoin d’eux, mais je leur demande d’attendre un feu vert,  une confirmation de l’hospitalisation pour démarrer. Quant à l’internat du  lycée, l’équipe m’y m’attend. Ils sont prêts.

Je rencontre dans la vraie vie  les infirmiers du lycée, et nous parlons longuement. Il est prévu qu’ils appelleront l’ambulance dès que j’aurais réussi à convaincre Malik ou à le sédater.

Ils vont le chercher dans sa chambre. Pour engager un acte si lourd qu’ une hospitalisation sous contrainte, j’ai besoin de temps pour l’évaluer et confirmer tout ce que j’ai entendu sur lui,  et je reste donc seule avec lui. C’est un beau garçon longiligne ,  (peut être Peul ?), très doux et plutôt mutique, ça va être compliqué. Puis il se détend et il m’explique que depuis qu’on l’a vacciné, tout va mal pour lui . Il est perdu. Il me raconte son errance intérieure et les  idées bizarres qui le traversent,  idées de persécution notamment. Il est très angoissé, je lui propose une hospitalisation et je préviens l’infirmière.

J’ai, serré dans ma poche, une seringue d’Haloperidol****  prête à l’emploi, mais je voudrais tellement pouvoir m’en passer. Tout d’abord parce que ce serait très violent pour lui, et aussi parce que cela suffirait, peut être, à faire disparaître une partie des symptômes, et que, du coup, l’hôpital psychiatrique ne pourrait plus faire de diagnostic (et le laisserait partir dans la nature une deuxième fois?)

L’ambulance est venue, j’ai expliqué à Malik qu’on allait l’emmener à l’hôpital. Au dernier moment il a tenté de  refuser de monter dans l’ambulance. Mais nous étions 5 autour de lui. Je lui ai dit qu’il n’avait pas le choix, et il a cédé, sans cris, sans cédation, sans violence.

Je ne l’ai jamais revu.

L’hôpital m’a juste dit que c’était un garçon très agréable mais qu’il avait vraiment besoin de soins, il  y est resté plusieurs semaines.

Six heures de travail  totalement hors protocole pour faire hospitaliser un jeune adulte seul au monde, que les structures d’état n’arrivaient pas à protéger. Je me demande quand même pourquoi le médecin scolaire n’a pas fait le job, pourquoi le psychiatre n’est pas repassé au lycée, pourquoi le porcureur n’a pas plus pris en compte  l’alerte du personnel du lycée.

Les assistants sociaux me renverront l’ascenceur en cas de détresse sociale urgente, je le sais, et Malik est pris en soin. Enfin.

 

 

Notes

 *Le bénéfice de la protection subsidiaire est accordé à toute personne dont la situation ne répond pas à la définition du statut de réfugié mais pour laquelle il existe des motifs sérieux et avérés de croire qu’elle courrait dans son pays un risque réel de subir l’une des atteintes graves suivantes :

  • la peine de mort ou une exécution;
  • la torture ou des peines ou traitements inhumains ou dégradants;
  • pour des civils, une menace grave et individuelle contre sa vie ou sa personne en raison d’une violence aveugle résultant d’une situation de conflit armé interne ou international (article L.712-1 du CESEDA).

Les bénéficiaires de la protection subsidiaire sont placés sous la protection juridique et administrative de l’Ofpra, ils ont vocation à se voir délivrer une carte de séjour temporaire d’une durée de un an renouvelable et portant la mention « vie privée et familiale » en application de l’article L.313-13 du CESEDA.

https://www.ofpra.gouv.fr/fr/asile/les-differents-types-de-protection/la-protection-subsidiaireLa protection subsidiaire

**La loi du 29 juillet 1998 d’orientation relative à la lutte contre les exclusions prévoit, dans le cadre des PRAPS, la création des permanences d’accès aux soins de santé.

« […]les établissements publics de santé et les établissements de santé privés participant au service public hospitalier mettent en place des permanences d’accès aux soins de santé, adaptées aux personnes en situation de précarité, visant à faciliter leur accès au système de santé et à les accompagner dans les démarches nécessaires à la reconnaissance de leurs droits. »
Les objectifs des PASS sont définis dès la mise en place de celles-ci : 
– permettre une meilleure identification des personnes en situation de précarité,
– mettre en place une consultation médico-sociale à visée généraliste pour leur permettre
l’accès au droit, aux soins, aux médicaments et favoriser le retour dans le système de
droit commun,
– participer à la constitution et au développement de réseaux entre professionnels de
santé et professionnels du social,
– informer et former le personnel hospitalier au problème de la précarité.

 

http://social-sante.gouv.fr/affaires-sociales/lutte-contre-l-exclusion/article/les-permanences-d-acces-aux-soins-de-sante-pass

De la PASS au droit commun : état des lieux des difficultés rencontrées par les médecins généralistes dans la prise en charge des patients réorientés de la PASS du CHU de Nantes en 2010 et 2011 / Nadège Lordier ; sous la direction de Adeline Scanvion

***En France, les directions départementales de la cohésion sociale (DDCS) ou directions départementales de la cohésion sociale et de la protection des populations (DDCSPP) sont des services déconcentrés de l’État officiant auprès du préfet de département dans les domaines de la politique sociale, du logement, de la politique de la ville, de la jeunesse (accueils collectifs de mineurs, politiques éducatives territoriales…) des sports (comités départementaux des différents sports…), de la vie associative et, le cas échéant, de la protection des populations.

Depuis le 1er janvier 2010, dans le cadre de la révision générale des politiques publiques (RGPP), les DDCS et DDCSPP ont remplacé diverses directions préexistantes, notamment les directions départementales de la jeunesse et des sports, de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes, de l’action sanitaire et sociale et des services vétérinaires.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Direction_d%C3%A9partementale_de_la_coh%C3%A9sion_sociale

**** L’halopéridol est un médicament neuroleptique antipsychotique. propriétés antidopaminergiques le rendent utile pour traiter diverses manifestations d’ordre psychiatrique. L’halopéridol est employé en cas d’agitation et d’agressivité d’origine psychotique, d’anxiété, de troubles du comportement

 

« Toute personne qui affiche publiquement sa relation amoureuse avec une personne de même sexe, commet un crime et encourt une peine de dix années d’emprisonnement»

Ce n’est pas une vieille loi  qui serait encore appliquée. C’est une nouvelle loi au Nigéria  du  14 janvier  2014 .

Ça je ne le savais pas, lorsque Blaise s’est présenté à la consultation pour soins aux réfugiés, et qu’il m’a dit  « I am gay. » Comme ça, tout de go. Je crois même que c’est la première phrase qu’il a prononcée. Sur le coup je n’ai pas très bien compris. Enfin après 1 seconde de silence, j’ai compris qu’il était homosexuel, bien sûr. C’est seulement  que c’était tellement surprenant comme manière de se présenter, qu’il y a eu un moment de flottement. Je n’ai pas compris à quel point, prononcer cette phrase, avait été, pendant des années, interdit pour lui . Combien prononcer cette phrase, aurait été synonyme de mort ou  d’incarcération  dans son pays. J’imagine, maintenant seulement,  l’effort, ou l’ivresse, ou l’expérience radicale de la liberté que c’était pour lui de dire ces trois syllabes : I am gay. Peut être voulait-il nous tester dès la première rencontre ? ( L’accueil est fait par plusieurs thérapeutes, et il y avait aussi une interprête) 

Mais la liberté ne suffit pas.

Nous avons appris au fil des mois  la complexité de la souffrance de ces jeunes hommes arrivés en France : L’exil et la perte de leur pays, des saveurs de leur enfance ( le manguier dans le terrain vague derrière la concession de leurs parents, par exemple, où ils allaient s’isoler quand les moqueries étaient trop fortes) perte de sa position sociale et j’en passe; le reniement de sa famille; la peur (pas du tout imaginaire )  d’être à nouveau agressé sur le sol français  par des compatriotes, homophobes  ou délégués par sa famille pour exécuter la sentence  à laquelle ils ont échappé au Nigéria.

Nous avons appris la peur d’être hébergé dans un CADA ( centre d’accueil pour demandeurs d’asile) pour cette raison, la peur d’aller au 115 et le « choix » de dormir à la rue, plutôt que de risquer de subir de nouvelles violences donc.

Et surtout nous avons appris les  étapes de la terreur.

La  loi est à la fois le produit  d’une société, et le producteur de nouveaux événements au cœur de celle-ci. La loi qui devrait protéger les plus faibles, et permettre à chacun de trouver sa place dans la société, a, au contraire, réveillé et autorisé le monstre de haine homophobe,  tapi au fond  de la société nigériane. La délation  a été rendue obligatoire. La foule est devenue pire que jamais. (Toute ressemblance avec des événements pouvant se produire en France est purement imaginaire…. )

La première étape, ou tout au moins celle que nous avons pu entendre, a été celle du soin. L’homosexualité de ces adolescents étant une maladie, elle est « prise en charge »  par des soignants traditionnels, dans des séances  ressemblant à de l’exorcisme, dans une violence physique et psychique inouïe : enfermement, contention etc…

La deuxième étape est celle  du déchaînement de la fureur familiale quand l’adolescent ne  « guérit » pas  et ose avoir une vie amoureuse. En fait surtout la fureur des hommes.

La troisième étape est celle de l’état qui arrête incarcère, violente jusqu’à la mort parfois, libère sous caution ( que les femmes de la famille paient en cachette des hommes ) et recommence jusqu’à ce que la vie soit intenable et que ces jeunes hommes prennent le chemin de l’exil.

La quatrième étape est le refus de la France de leur reconnaître le statut de réfugié au motif que « ils disent tous ça les Nigérians en ce moment »

 

Alors comment tisser de la confiance et du soin psychique dans ces circonstances ? Alors qu’envisager des soins psychiques  est  un retour vers  des souvenirs terrifiants, alors que tout récit est source de reviviscence traumatique, plutôt que d’apaisement, alors que nous aussi nous subissons la contagion du doute. Subir tant de choses c’est impensable. Alors nous serions tentés de refuser de le penser.

Méfiance d’un côté, prudence et lenteur de l’autre. Rashidi Williams, directeur de l'ONG Queer Alliance au Nigeria.

Et pourtant, quelle admiration nous avons pour l’énergie déployée de leur part. Eux qui choisissent de  vivre,  envers et contre tout, qui, pour  pouvoir être eux-mêmes, traversent déserts,  mers et frontières, en bravant l’adversité, en faisant de nouvelles rencontres ici sur le sol français (merci aux  associations LGBT dont l’amitié  est thérapeutique ).

Le traumatisme est vicariant.

Les protocoles explosent. (Oui c’est moi qui l’ai emmené voir le responsable LGBT  qui est voisin du cabinet et anglophone, c’était tentant)

Les réflexions sociétales et politiques hantent les soignants en ces temps de « sens commun »

« http://www.rfi.fr/hebdo/20161118-chroniques-nigeria-ade-coming-out-homosexuel-gay

http://www.lemonde.fr/afrique/article/2014/01/13/le-nigeria-promulgue-une-loi-interdisant-l-homosexualite_4347396_3212.html

http://www.liberation.fr/planete/2017/04/21/une-cinquantaine-d-homosexuels-arretes-au-nigeria_1564430

 

http://inter-stice.fr/traumatisme-vicariant-2/  sandrine Duhoux