Prescrire une visite au musée ?

Il était cadre dans établissement médico-social. Il a beaucoup travaillé, il a beaucoup donné lui-même, il a beaucoup fumé aussi.

Le soir et le weekend il retapait sa maison . Ils faisait sont nid. Les enfants y ont grandi et suis ils sont partis . C’est tombé sur lui brutalement : infarctus.  Découverte de diabète en prime.  Tout à coup il a fallu qu’il prenne soin de lui, qu’il se considère comme quelqu’un de fragile. Fini le tabac, fini les excès d’alcool . Attention aussi à la nourriture, attention à la quantité de d’activité physique par semaine.Il ne faut pas porter de choses lourdes. Il est de venu sujet d’une religion avec beaucoup d’interdits et beaucoup d’obligations. S’il rechignes à pratiquer,  il risque la rechute et  la mort.
La retraite est venue. Il s’est assis dans le canapé et il a commencé à ne rien faire. Rien du tout.  Rien du tout le matin. Rien du tout le midi. Rien du tout le soir. Rien du tout pendant les vacances ni pendant le weekend. Son médecin a dû prendre sa retraite  et c’est comme ça qu’ il est venu me voir.
Bien entendu il m’a beaucoup inquiété, malgré l’élégance de son ironie. J’aurais dû le mettre sous antidépresseur, mais je n’ai pas osé. Je craignais de lui balancer une fragilité de plus, un médicament de plus. Alors nous avons parlé, beaucoup. Je l’ai fait revenir.  Il m’a parlé de son rêve de passer sa retraite à aller voir tous les plus beaux musées du monde et que finalement il ne l’avait pas fait et qu’il ne le ferai jamais.
Je lui ai parlé du musée d’art moderne qui venait de ré-ouvrir et qui est si beau . Avant d’aller à l’autre bout du monde il pourrait aller peut-être à 500 mètres de chez lui? Je lui ai fait son ordonnance pour 3 mois j’ai écrit à la fin  » Allez au musée » .Je lui ai dit que c’était une ordonnance, au même titre que les médicaments.

musée

Je l’ai confié à l’infirmière asalée. L’infirmière m’a parlé de lui, elle le trouvait très dépressif ,vraiment. J’ai douté de moi. Je me suis dit que j’aurais vraiment  dû lui  donner un antidépresseur, l’envoyer chez le psychiatre, faire quelque chose. Et puis il est revenu pour renouveler ses médicaments  3 mois plus tard. Il avait le sourire. En s’essayant il  a sorti de sa poche un petit morceau de carton et il l’a posé sur le bureau en tapant du plat de sa main et en riant pour de bon. Il a soulevé sa main délicatement. En dessous il y avait le ticket d’entrée au Musée . Il a continué à rire, il m’a dit qu’il  y avait emmené sa femme  qui en rêvait, et un ami qui, lui,  n’avait jamais mis les pieds dans un musée. Il lui avait servi de guide et il était heureux d’avoir pu transmettre sa passion à un novice. Il m’a dit qu’il avait recommencé à prendre soin de son jardin. Il m’a parlé de  plusieurs autres musées  qu’il avait visité depuis notre première rencontre.
Je ne lui ai pas prescrit d’antidépresseurs.

Peut être faudrait-il songer à  faire rembourser les billets de musée par la sécu. ca fait vraiment du bien.

 

 

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LA MEDECINE LAIDE

A l’hôpital on parle du  » beau malade ». Celui qui a une maladie suffisamment grave pour qu’elle ne disparaisse  pas toute seule, mais que l’on peut guérir.  Cette maladie ressemble trait pour trait à ce qui est décrit dans les livres de médecine. Le beau malade est la parfaite copie de son portrait pré-établi. La satisfaction du soignant est alors intense. Un beau diagnostic, un beau traitement .  Un sentiment de sécurité . Ce qui est écrit dans les livres est donc vrai et les traitements dont il a appris à se servir sont effectivement pertinent. La possibilité de gagner la bataille contre la maladie et  la mort est réelle. Si  le patient est quelqu’un de plutôt sympathique, s’il a un bon statut social, cela renforce l’impression du soignant de faire un beau métier, utile et efficace.

 

laideur 2

 

Mais  y a -t-il un malade « laid » par opposition au  » beau malade » ?  (Il ne s’agit évidemment pas de critères esthétiques ndlr.) Et si oui qui est-il ? De quoi souffre-t-il ? Et que peut la médecine pour lui ? Le malade laid amène sa plainte, et à première vue elle ne rentre dans aucun cadre.  Il y a beaucoup de  raisons d’entrer dans cette catégorie. C’est une maladie trop bénigne pour flatter l’égo de son docteur. Ou trop grave pour être guérie. Ou une maladie  très vraisemblablement somatique mais qu’on arrive pas à étiqueter. Ou un effet indésirable du médicament rapporté par le patient et qu’on a bien du mal à croire.  Le malade se présente à diverses consultations et se fait répondre que  » Ce n’est pas cardio, ce n’est pas pneumo , ce n’est pas chirurgical etc…. » Seul le médecin généraliste n’a pas la possibilité de prononcer cette phrase magique  » Ce n’est pas de mon ressort. »  Puisqu’à un beau malade correspond un beau diagnostic et un beau docteur, le malade laid  entraîne ipso facto la laideur du médecin  qui le soigne, la laideur de sa médecine.

Xavier Emmanuelli nous dit qu’aux yeux de la société, le médecin  prend le statut social de ceux qu’il soigne. Médecin de star est plus prestigieux que médecin de personnes bénéficiaires de la CMU.  Soigner un beau malade est le fait des universitaires, soigner un malade laid est le fait des docteurs Bovary.

Pourtant, c’est là que commence la vraie médecine. Celle qui respecte intensément  chacun. Celle qui va patiemment écouter tous les symptômes, pour en faire quelque chose de cohérent, de grave ou de moins grave, de somatique ou de psychique.  Ne pas prendre le  temps de recueillir  avec précision les éléments amenés par le patient, entraîne souvent une erreur diagnostique.

« Je ne pensais pas qu’une fausse couche faisait aussi mal » Et c’était une grossesse extra-utérine,  hospitalisée pourtant  3 fois sans que le diagnostic ne soit fait.

« Depuis que mon asthme va mieux, j’ai  la diarrhée tout le temps et j’ai perdu  18 kilos » et c’était une insuffisance surrénale partielle.

 » Il n’avait pas de fièvre et pourtant c’est un fiévreux » et c’était un tétanos

La  médecine laide est modeste, parce qu’elle sait qu’elle ne comprend pas tout.  Elle est pubère selon l’excellent texte de Sylvain Fevre . Elle se vit dans une relative insécurité scientifique.  Un résultat de consultation est moins gratifiant qu’un diagnostic.

Société+Française+de+Médecine+Générale

Elle est pourtant arrimée solidement à une exigence scientifique sous-jacente, parce qu’au milieu de tout ce fatras,  il y a une logique médicale à trouver, et  des soins précis à proposer. Ce n’est pas une #FakeMed

Elle sait que parfois les symptômes bizarres, maux de ventre, fausses cystites, maux de têtes sans support somatiques,  etc..  peuvent cacher des tragédies épouvantables. Et que ces malades là n’ont pas rien, mais qu’ils subissent  de l’inceste ou toute autre violence,  ou qu’ils en ont subi autrefois.

Elle sait aussi qu’il faut du temps pour tout démêler  tout cela, et que l’écoute est toujours payante, même si ce n’est pas dans l’immédiat. Elle nécessite  une alliance thérapeutique c’est à dire un respect et une confiance, dans les deux sens.

http://sylvainfevre.blogspot.fr/2014/10/juste-apres-le-ramassage-de-patates.html

http://www.sfmg.org/theorie_pratique/outils_de_la_demarche_medicale/le_dictionnaire_des_resultats_de_consultation_-_drc/

Des corps meurtris dont la vision bouleverse

J’avais demandé de la voir avec, ses papiers d’assurance maladie, et un interprète. Perdu. Deux  frêles jeunes femmes, à la peau légèrement mate, se pressent l’une contre l’autre, dans la salle d’attente.  Toute leur attitude reflète l’inquiétude. imagesElles sont très en avance. Ceci me trouble puisqu’étant toujours un peu en retard, la salle d’attente est ainsi pleine. Il est déjà 17 heures. Quelque temps plus tard je les appelle, une des deux vient avec moi. L’autre la juste accompagnée. Elles se ressemblent comme des sœurs.  Pas d’assurance santé. Ce sera un acte gratuit. Pas d’interprète. Pas de mots en français chez elles, pas de mots en éthiopien pour moi. Encore une chance qu’elle ne m’ait pas présenté un document en alphabet amharique. Un peu d’anglais très limité de sa part. Elle n‘est pas sûre que je comprenne, alors elle me répète 10 fois la même phrase et ne répond pas très bien à mes questions. J’ai vu vingt-cinq personnes avant elle aujourd’hui, je suis fatiguée, je m’agace. Un homme avait obtenu mon portable personnel via je ne sais quel copain. Il m’avait appelé et parlé d’un papier médical à remplir. J’avais imaginé que ce soit un bilan de santé, avant d’entrer en centre d’hébergement. Ou peut-être une demande d’autorisation de séjour pour maladie. Mais c’était encore autre chose. Elle voulait obtenir un hébergement plus sécure que le 115, qui ne leur offre que trois jours de répit, avant de les remettre à la rue pour deux semaines. Certes dans quelques semaines ou quelques mois elle pourrait espérer un hébergement pérenne en centre, mais pas pour l’instant. Où va-t-elle entre deux passages au 115 ? Est-elle protégée par un tiers bienveillant quand elle est hors du  115 ? Ou est-elle à la merci des violences de la rue ?  Elle veut se sentir en sécurité, et pour cela, elle souhaite me montrer sa main gauche. Son pouce gauche a une grosse cicatrice.  Une cicatrice de couteau ou quelque chose d’approchant. Ce pouce n’est plus opérationnel, il reste bloqué en hyper extension même un peu plié dans l’autre sens.  Impossible de faire une pince pollici-digitale, c’est-à-dire de saisir un objet entre le pouce et les autres doigts.  Elle ne peut donc presque rien faire avec sa main gauche. Je finis par comprendre que ce sont les soldats qui lui ont fait ça. Le doute m’envahit.  Vrai ou faux, ?  Cela n’a aucune importance puisqu’on me demande juste de constater un handicap pas d’en chercher la cause. Je rédige le certificat. C’est à moi de l’envoyer, mais où ?  Sur le papier explicatif, il y a des contradictions.  Deux adresses sont inscrites. Celle de l’OFII de Nantes, celle du médecin coordonnateur de Rennes. J’envoie un mail à celui-ci pour qu’il m’éclaire. Il ne me répondra pas. Par sécurité j’enverrai un exemplaire à chacune des deux adresses, deux jours plus tard.

Douter du récit d’un patient n’est pas du tout professionnel. Nous ne sommes ni témoins pouvant affirmer l’authenticité du récit, ni juges pour démêler le vrai du faux. Il y a une autre raison à mon doute. Imaginer cette jeune femme, grosse comme un petit chat mouillé, maltraitée de la sorte est insupportable. Le nier me protège.

Les corps meurtris marqués. Vision intolérable. Preuve pourtant nécessaire parfois, pour obtenir la protection de la France.

Je soussignée certifie avoir examiné le jeune X  âgé de 17 ans, qui m’a déclaré avoir été victime de maltraitances  au pays,  il y a deux ans.

A l’examen clinique on note

Une cicatrice sur le front et trois sur le torse, longues de deux centimètres, compatibles avec des plaies par couteau.

Une cicatrice sur la face antérieure sur la jambe gauche longue de 6 cm et une de 4 cm sur la main gauche compatibles avec un coup porté par …

 

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Je le regarde, il est venu sans interprète, il ne connait pas le nom de l’objet qui l’a blessé. Nous regardons une banque d’image sur internet. Une matraque c’est ça ? Pour l’autre blessure il me montre le bois du fauteuil sur lequel il est assis. L’autre blessure a-t-elle été faite par un bâton en bois ? Tu sais qu’à l’OFPRA, Office Français Pour les Réfugiés et les Apatrides, il faudra que tu dises la même chose qu’aujourd’hui, sinon ils vont te prendre pour un menteur ? Si tu n’es pas sûr des causes de tes blessures, il vaut mieux ne pas préciser. D’autres cicatrices encore, plus légères. Il s’est scarifié comme le font parfois les adolescents dépressifs.

-J’ai fait ça quand j’ai appris la mort de mes parents. Ce n’est pas les autres qui ont fait ça.

En France depuis quelques mois. Il parle déjà un assez bon français Sur sa tête un bonnet cache sa tête rasée, par erreur me dit-il. Dans ses yeux une détermination à réussir, une volonté de vivre, coûte que coûte. Chez lui, plus que chez d’autres, la litanie des traces des blessures, est interminable. Habituellement je relis mon certificat à voix haute avant de le donner. A l’OFPRA il n’y a pas de médecin.  Il faut donc faire le certificat en amont, dans le lieu de résidence, avec grande précision. Il peut avoir une importance capitale pour l’obtention, ou non, du statut de réfugié. Chaque mot est important. Toute faute de frappe ou d’orthographe, tout oubli, toute incompréhension peut faire basculer un destin. Habituellement donc, je relis ou je fais relire ce terrible bout de papier, pour que la personne puisse le valider ou le corriger. Mais cette fois je ne peux pas. Je ne sais pas si c’est pour l’épargner lui, ou pour m’épargner moi. Je lui imprime le certificat, je corrige les fautes que je n’avais pas repérées à l’écran. Je déchire, je réimprime sans les fautes, et je lui donne sous enveloppe.  Le récit des traumatismes extrêmes ne soulage pas, il crée des reviviscences traumatiques. Le temps administratif n’est pas le temps psychothérapeutique. Ce garçon est donc acculé à raconter, dans le détail, les atrocités qu’il a vécues à 15 ans. Il a 1 7 ans, et peut être que, mettre son passé à distance, serait meilleur pour lui dans un premier temps. Il doit montrer ses cicatrices, alors qu’il crâne pour se montrer sous son meilleur jour, comme tous les adolescents du monde.

UN SCOOTER DANS LA NUIT

La journée avait mal commencé. Mon interne m’avait tiré du lit par un coup de fil me disant qu’elle était malade et ne pourrait donc pas venir . Trente minutes plus tard avec un café dans le ventre, et une toilette minimaliste, je commençais la journée.  Dans les petites villes de province, il n’y a pas beaucoup de distance entre l’habitation et le cabinet.

scooter

J’ai annulé un rendez vous chez l’ORL que j’avais pris pour moi, maintenu un déjeuner sympa chez une  vieille copine qui voulait me présenter un vieux copain sympa, bu un peu ( trop pour un midi) repris quelques consultations l’après midi, râlé in petto contre les patients, traîné ma mauvaise humeur, couru à un pot offert par une copine ….

Mais il me restait une visite à faire. Celle dont on ne veut pas . Fièvre chez une femme de moins de  50 ans avec cancer du sein métastasé. L’associée y était allé la veille. La prise de sang était plutôt bonne et j’avais réussi à parler avec l’oncologue au téléphone. Mais il fallait y retourner, elle ne tenait pas debout, me disait la mère au téléphone. J’étais quand même allée au pot , histoire de garder un minimum de vie privée,  et en sortant du bistrot je suis allée faire ma visite.

Las ! L’adresse griffonnée sur le post-it était incomplète et impossible de trouver l’appartement 86, bâtiment C, rue De Gaulle Mais ou était ce p***de bâtiment. Dans la nuit et la  pluie brouillasseuse, l’envie d’envoyer aux pelotes la fiévreuse, la journée de repos gâchée, et ce métier avec m’assaillie. Comme dans un mauvais film noir et blanc avec un inspecteur de police avec un imperméable informe, j’ai arpenté la rue essayant d’arbitrer entre ma mauvaise conscience, et l’envie de finir cette journée avant  21 h .

Et puis ,dans la nuit, deux jeunes, avec leurs casques sous leur bras, en train de  monter sur un scooter et m’ont salué  gentiment en disant  bien fort pour que je l’entende « Bonsoir Docteur ! » Je ne les ai pas reconnu mais j’ai capté leur joyeuse énergie et leur amitié envers moi.

Cela m’a donné la force de retourner au cabinet, chercher la bonne adresse et de faire effort pour cette ultime visite. ….et je suis rentrée à 21 heures chez moi ….presque de bonne humeur.

Un bol de soupe

Lorsque le copain de Welcome nous a sollicité pour accueillir un jeune homme à la maison, pour deux semaines, c’était  difficile de dire non, puisque nous avions  été à l’origine de  l’antenne locale de ce mouvement d’hébergement citoyen.

Ils avaient besoin du  logement qu’il occupait chez André, provisoirement pour une mère et son fils pour une durée de deux semaines donc. Pouvions nous l’accueillir pendant ce temps là ? Oui bien sûr. Et un dimanche pluvieux d’hiver il est arrivé chez nous.

 

Somalien , élégant et longiligne donc, il a de l’allure même avec des vêtements pêchés ici où là. Il ne s’agit pas de poser des questions, mais qu’il puisse se poser, lui.  Discret jusqu’à l’extrême, très soigneux, il est gêné de la place qu’il prend dans la maison. Elle est pourtant bien assez grande pour lui et nous, puisque les enfants ont quitté le nid familial. Mais il n’a pas d’entrée ni de cuisines indépendantes. Nous le laissons le matin partir à la maison d’accueil de jour pour que les services d’état ne l’oublient pas, et parce que nous ne sommes pas encore assez à l’aise pour lui confier la clé de la maison. Nous le connaissons depuis 24 heures. Il va également au cours de français donné par les bénévoles( formés) dans les maisons de quartier. Profession oblige je lui propose de faire un bilan de santé, et aussi  un certificat médical pour préparer son dossier à l’OFPRA ( Office Français des Réfugiés et des Apatrides)  avec mon associée.

Le soir, il rentre. Nous lui proposons de dîner avec nous, mais il n’a jamais faim. Il nous montre son ventre et nous dit, dans un bon anglais, qu’il n’a pas faim.

Seule la soupe l’intrigue et lui plait. Il goûte, il sourit. D’ailleurs il sourit tout le temps.

Il dit que cela n’existe pas la soupe, en Somalie. Il nous parle des avocats, des bananes et des mangues, des moutons et du lait mais la soupe non. Nous rions en faisant des exercices de prononciation , lui en français et nous en somali.

Des bribes d’histoires émergent lors de nos échanges.

Partir à pied ou dans les  voitures des passeurs si chères payées, traverser le désert, arriver en Libye, traverser la Méditerranée, arriver en Sicile,  trouver un billet d’avion pour la  Norvège, y rester quelques mois dans un centre loin de tout, sans occupation, sans cours de langue, sans contact avec la population, finalement être renvoyé en Italie qui veut le renvoyer vers la Norvège. Finalement fuyant vers la France, en espérant y trouver un accueil, dormant quelques jours à Paris, dehors, et puis arrivant dans notre petite ville  et très rapidement y être accueilli chez l’habitant donc. Avoir le droit de demander l’asile, cette fois la réglementation de Dublin III ne s’applique pas à lui.

Un imbroglio que nous ne cherchons pas à comprendre . Nous l’écoutons. Nous sommes hébergeurs et nous essayons de rester à cette unique place. Ne pas tout prendre sur notre dos, ce serait intenable, particulièrement quand nous rentrons après de grosses journées de travail. Mais l’encourager à se mettre en lien avec toutes les associations du territoire susceptibles de l ‘aider.

Je retrouve des dictionnaires l’un français-somali et l’autre somali-français .C’est bien la seule langue ou les dictionnaires sont ainsi séparés l’un de l’autre. J’ai aussi un guide de conversation français-somali .Ces achats improbables datent d’une époque où j’espérais pourvoir accueillir mes patients Somaliens dans leur langue, mais je n’ai pas réussi à mémoriser quoi que ce soit. Les livres, ce jour, reprennent du service, à leur grande joie. Je lui montre aussi  sur le net, un site  où il peut apprendre quelques  bribes de français de manière ludique, car 5 heures de cours de français par semaine, ce n’est évidemment pas suffisant pour progresser rapidement.

 

Les 10 jours  deviennent 15 mais passent à toute vitesse pourtant. André me rappelle pour me dire qu’il peut le reprendre, dès que nous voulons.

Pour clôturer ce très court  séjour,  nous décidons de fabriquer  ensemble une soupe  que nous porterons à André, à la fois partage culturel, partage affectif et humain, et exercice de français. Il s’agit de lire la recette,….. une fois qu’elle a été faite.

Alors ce sera un velouté de  potiron  à la cannelle dont nous emmènerons la moitié au nouveau logement et dont nous mangerons l’autre moitié, ici, après son départ, comme symbole de l’hospitalité qui se relaie  et qui nous relie.

Le prénom de gratitude

 

 

Lorsque le migrant sort de la clôture culturelle,  il y a un ancrage psycho territorial,  il se sent concerné par les événements du pays d’accueil.

Il y a parfois   un  prénom de   gratitude donné à l’enfant né en France

Ce don du nom peut être France ou Françoise  en gratitude à la France et peut être aussi un prénom d’un  » tuteur de résilience »

Quelques expériences vécues

Lors des attentats,  un géorgien est venu  nous offrir des bougies appelées Santelli  = des petites bougies jaunes que l’on fait brûler dans les monastères….santelli

….et qui avaient  résisté à ses nuits à la rue, et à ses multiples déménagements. Ces bougies lui servaient de lien entre lui et sa famille restée en Géorgie. Ill en brûlait une par semaine à la même heure que sa famille.

Il nous a donné, à chacun, une de ces bougies si précieuses et  si sacrées

Un autre couple de Géorgien, dont la femme est maintenant interprète pour nous, a porté autour de  chacun de leurs poignets pendant des semaines, un bracelet bleu blanc rouge après ces mêmes attentats.

( Ces attentats ont causé chez certains une reviviscence de l’angoisse, mais même dans ce cas  de figure, il y a eu une communion dans ce malheur, entre les migrants venant à notre consultation et nous. Les migrants musulmans étaient les plus affectés, criant presque, lors des consultations  : » Ces gens là ne sont pas des musulmans, ce sont des bandits !  » Des migrants musulmans, victimes  de violence, parfois religieuse, dans leur propre pays )

Certains d’entre nous se souviennent de  » A  » une petite fille de tchétchènes, née en France portant ce prénom en gratitude à A  qui avait beaucoup soutenu ses parents

Un de mes premiers patients  réfugiés, torturé en Russie, suivi et accompagné par les psychologues à ma demande, et  qui vient d’avoir son 3° enfant, est venu m’apporter  son extrait d’acte de naissance en consultation. Je ne comprenais pas le rapport entre la lombalgie du père et l’état civil de la fille. Mais il avait insisté pour me le montrer avec …. mon propre prénom  choisi pour elle en  2° prénom.

LE PACTE DENEGATIF MIGRATOIRE ?

Le pacte dénégatif  « en général »  est un PACTE inconscient  entre les membres d’un groupe ( couple famille nation )   qui oublie refoule,   dénie  en somme,  des évènement douloureux insurmontables ( naissance d’un enfant handicapé, trouvé  par exemple dans la publication d’une psychothérapie  )

Comme tout refoulement, la réaapparition de la douleur  peut se faire de manière très violente.

honte

PACTE DENEGATIF MIGRATOIRE

ce qui est refoulé dans les familles et les communautés  migrantes ( accord inconscient d’éviter le sujet, refoulement collectif  des émotions, etc )

– les souffrances intra familiales préalables à l’exil

– les souffrances liées à la guerre et toutes ses atrocités, dont le récit est impossible et donc soigneusement évité. Les enfants ressentent les émotions des parents, et les impacts de leur confrontation à l’effroi, mais aucun mot  n’a été mis dessus.

– la honte dans sa vie d’ici avec ses multiples facettes. ( honte de ne pas bien parler français, honte que sa vie ne soit pas à la hauteur du rêve migratoire,  honte de ce qu’on a subi, honte d’être étranger , honte de la régression sociale etc… )