Le docteur qui voulait être malade

Il était une fois un petit docteur qui s’appelait docteur Céday, et qui n’en pouvait plus d’écouter les plaintes des gens toute la journée.
« Ce n’est pas un cabinet médical » disait-il « C’est un mur des lamentations. »
Quand il était petit, il allait à la messe et il entendait cette phrase biblique « Il essuiera toute larme de leurs yeux. »Il imaginait l’immense mouchoir de Dieu, toujours mouillé, toujours sale, et se demandait quelle était la taille de sa machine à laver. « Dieu n’a-t-il qu’un seul mouchoir ? » se demandait-il perplexe. »Et sinon combien de fois par jour doit-t-il le changer? C’est effrayant. Nous sommes 11 milliards maintenant, et ça m’étonnerait que Dieu fasse de la différence entre les croyants du livre et les autres »
Mais maintenant c’était à lui de consoler les larmes de tous. En ce sens il était un peu comme Dieu. Un dieu de 1500 personnes seulement, certes, mais il était fatigué d’être Dieu, il en avait marre de consoler les autres.

Dans leur prière, il le savait, les petites dames qu’il soignait, s’adressaient à genoux à l’Éternel en lui disant « Mon dieu, je vous aime tellement, parfois j’ai envie de vous appeler docteur ! »
Tout était si confus : est-ce que le docteur était un dieu ? Où est-ce que Dieu était un docteur?

Être Dieu c’est fatiguant, on déçoit toujours quelqu’un.

« Ce n’est pas un cabinet médical » disait-il encore « c’est une décharge où les gens viennent benner leurs problèmes. Ma spécialité c’est misérologue « Il savait bien pourtant que les souffrances entendues venaient de tous les milieux sociaux, mais comme vous avez bien remarqué,c’était sa manière d’exprimer sa mauvaise humeur.
Il était au bord du burn-out.
Il décida de changer de métier.
Il ferma le cabinet, il dévissa sa plaque. C’était fini. Ex le docteur Céday.

petit docteur 2

Tout d’abord il pensa être fleuriste. « Je voudrais rencontrer des gens heureux, des gens qui offrent des fleurs parce qu’ils sont invités à dîner, ou parce qu’ils vont rencontrer leur amoureux. » Mais au dernier moment il pensa qu’ on offrait aussi des fleurs pour les enterrements.
« Ah non » s’écria-t-il « Les morts, c’est pire que les malades, il n’y a pas d’espoir. Je ne veux pas vendre des fleurs pour les enterrements, j’aime encore mieux être chômeur. »

Et puis à force de réfléchir il eut une idée lumineuse.
Il décida d’être malade professionnel.
Cela lui parut une idée merveilleuse: ce serait lui qui se plaindrait, ce serait lui qu’on écouterait, ce serait lui qui aurait des problèmes.

Pour son premier jour de travail, il décida d’être une femme maltraitée et il alla voir un grand docteur.

« Bonjour » dit-il au grand docteur « Je suis une femme maltraitée, je voudrais un certificat médical. »
« Mais » dis-le grand docteur « Ce n’est pas possible, vous êtes un homme! »
« Ah c’est très ennuyeux » dit le petit docteur « C’est mon premier jour de travail, et je devais être une femme maltraitée aujourd’hui. »
Le Grand docteur était très gentil, il avait envie de trouver une solution. On est un grand docteur, ou on ne l’est pas. Il suggéra gentiment :
« Vous pourriez être un homme maltraité. C’est rare mais c’est bien plus original. Pour faire ses preuves quand on débute dans un métier, il faut faire preuve de créativité. »

« Ah mais c’est parfait, » répliqua l’ex petit docteur, »Ma femme est Roumpfologue au grand hôpital, spécialiste internationale de la maladie de Bleurk. Elle n’arrête pas de me rabaisser, de me faire sentir que je ne suis qu’un petit docteur minable. D’ailleurs elle gagne beaucoup mieux sa vie que moi. Nous sommes mariés sous le régime de la séparation des biens et la maison est à son nom. Si elle veut, elle peut me mettre à la porte du jour au lendemain. Elle ne me frappe pas, mais c’est du harcèlement moral. »
« Vous êtes sur la bonne voie » dit le grand docteur « Continuez. Subissez vous des violences sexuelles? »
 » Pas assez malheureusement » dit petit docteur.
Le Grand docteur rédigea un certificat en bonne et due forme avec des guillemets et au conditionnel. Il lui conseilla 8 jours de repos pour dépression débutante. En ce sens le grand docteur n’avait pas tort, car le petit docteur dormait mal et était très angoissé.

Le Petit docteur rentra chez lui enchanté. Il embrassa sa femme avec affection. Contrairement à ce qu’il avait dit, elle était bergère, gagnait très mal sa vie, et n’avait rien dit de désagréable, quand son gentil mari avait décidé d’arrêter son travail.
« Tout ce que fait le petit père est bien fait »avait-elle affirmé en reprenant la phrase du conte.
« Si tu n’es pas heureux dans ton travail, arrête-le, on trouvera toujours une solution. »
Ce soir là donc il l’embrassa longuement, et il lui dit « Je crois que cette fois j’ai trouvé ma vocation. »

Pour votre père qu’auriez-vous fait ?

Il n’avait guère plus de 20 ans quand il a quitté son village natal, très loin, quelque part où il fait pauvre. Il a fait les travaux les plus durs, et notamment de nombreuses années en manipulant de la silice. Et puis sa femme l’a rejointe.Ils ont eu 5 enfants. Tous on fait des études. Une famille sympa,  chaleureuse, où l’on ne peut pas aller faire de visites sans manger des petits gâteaux et du thé.
La confiance, le sourire, le respect, bref des patients en or. Les petits-enfants naissent et on vaccine la génération nouvelle.
Pendant l’été les enfants travaillaient dans l’entreprise du père et ils disaient « Comment tu fais pour tenir? c’est dur Papa
Papa ne répondait pas. Il l’ avait fait pour se battre contre la pauvreté et pour ses enfants, sans râler, jamais.

Et puis un jour voilà ses mains qui gonflent et la remplaçante,brillante et consciencieuse, appelle sa copine rhumato à l’autre bout de la France.

Très vite le diagnostic tombe : Sclérodermie

3 mois avant la retraite

Consultation à l’hôpital,échec de prise en charge. La maladie est ultra résistante. Déclaration de maladie professionnelle, envoi chez l’assistante sociale, (sa femme a toujours été mère au foyer, donc, en attendant la reconnaissance en maladie professionnelle, la moitié d’un SMIC c’est pas beaucoup)  Bidouillage antalgique entre 2 consultations rhumato. Soutien de cet homme qui me dit « c’est quand même pas de chance, juste avant la retraite »
Non c’est vraiment pas chance. Pire que ça, c’est pas juste, c’est révoltant , c’est tout ce qu’on veut. Ça fout la rage.

C’est une maladie professionnelle.  Et c’est encore plus la rage. Pourquoi a-il a été exposé à la silice alors qu’on sait la gravité des complications ? Pourquoi n’a-t-il pas été protégé ? Dans la famille on est pas du genre à se plaindre, mais quand même.
Un jour il vient avec ses trois grands fils. Ses fils qui ont tous un bon travail, très attachés à leur père. L’un d’entre eux est en costard. Ils sont très émouvants ces 4 hommes de la famille, faisant bloc ensemble face à l’adversité.
Tous les quatre  donc, de l’autre côté du bureau,en face de moi, ils me demandent un deuxième avis.
Ils sont allés voir sur internet, bien sûr Ils ont trouvé tous les spécialistes mondiaux de cette maladie, particulièrement galopante chez ce patient : Les poumons sont pris, la peau aussi, les mains et les pieds sont toujours doublés de volume malgré le traitement qu’on augmente progressivement.
Ils ont d’ailleurs pris rendez-vous avec le professeur Y  très loin, mais les délais de rendez-vous sont trop longs, 6 mois.
Je leur propose quelque chose de plus simple, une consultation au grand CHU. Je n’ai aucun doute sur la qualité de travail de l’hôpital de proximité, mais je trouve ça légitime, pour une maladie si grave, d’avoir un autre regard. Je ne demande pas l’autorisation au rhumato local. Je n’y pense même pas à vrai dire. Erreur.

Il reste en hospitalisation quelques jours au grand CHU et puis il retourne en consultation à l’hôpital de proximité.
Le rhumato local est furieux, il a reçu le compte-rendu du CHU « Puisque vous êtes suivi là-bas, je ne  vous verrai plus. »
Quand il revient me voir, parce qu’il souffre toujours et qu’il me montre sa peau qui s’aggrave, j’ai du mal à croire cela. L’hôpital de proximité ne veut pas le prendre en charge? Parce qu’il est allé  une fois à 100 km  voir un autre spé pour avoir un deuxième avis ? Pour une maladie qui va probablement l’emporter rapidement ? à 60 ans ?
Mais je reçois le courrier qui confirme son refus de prise en charge.
J’ai répondu un petit mot le plus gentil possible. « Je comprends que ça vous agace que quelqu’un se mêle de votre travail. Mais demander un deuxième avis pour une maladie aussi grave, n’y voyez que l’affection des enfants pour leur père, leur inquiétude, leur tentative désespérée d’éviter le pire. Surtout n’y voyez rien d’autre. »
Je n’ai pas osé rajouter « Si c’était votre père et je sais que vous auriez fait la même chose. »
Pourtant c’est bien cela que j’avais envie de lui écrire  :
« Pour votre père qu’auriez-vous fait ? »

Elle est bien votre secrétaire: la jeune avec un petit accent

C’est un ami qui lui avait conseillé de venir me voir au cabinet pour nous demander un stage au secretariat. Elle était en bac pro ou BEP . Je ne sais plus. J’ai dit non. Le secrétariat était tout petit,impossible d’y caser deux personnes. Elle m’a regardé avec ses yeux pleins d’envie. J’ai soupiré « Bon, demande à la secrétaire, c’est à elle de décider après tout. Mais regarde là avec les mêmes yeux qu’aujourd’hui »
La secrétaire a accepté. Elle est venue en stage, elle ne savait rien faire. Elle ne reconnaissait pas les noms de famille au téléphone, ce qui était particulièrement compliqué puisque une de ses tâches était justement de répondre au téléphone pour donner des rendez-vous. Elle avait des excuses. Née en Azerbaïdjan d’un père Azeri et d’une mère Arménienne. Pourchassée pour cette raison, après la guerre du Haut-Karabagh entre Arméniens et Azéri privés tout d’un coup de la tutelle soviétique. Les Arméniens et les Azéris n’étant pas plus intelligents que les extrémistes français, ils avaient en effet décidé que ceux qui n’avaient pas quatre grands-parents Arméniens n’étaient pas Arméniens, et que ceux qui n’avaient pas quatre Grand Parents Azéris n’étaient pas Azéris. Des dizaines de milliers de personnes se sont donc trouvées apatrides du jour au lendemain dans les années 90 . La famille avait donc cherché l’asile, sans le trouver, à Moscou, puis était arrivée en France sans papiers. Elle avait eu en Russie des cours à domicile par des professeurs privés, mais n’avait jamais fréquenté un établissement scolaire. La Fédération de Russie n’a pas ratifié la Convention internationale des droits de l’enfant :donc pas de papier pas d’école. C’est tout le contraire de la France parce que les parents ont pu travailler pendant toute cette période là.
Arrivée en France, elle avait demandé à toute force d’aller à l’école, mais elle avait plus de 16 ans, âge où s’arrête l’obligation scolaire. Cependant elle avait insisté, peut-être déjà avec les mêmes yeux, et elle avait fini par décrocher une place dans un BEP secrétariat. Une classe particulièrement intéressante pour elle, puisqu’il y avait des ordinateurs, et un merveilleux professeur, qui lui avait installé dessus, un cours de français langue étrangère. Evidemment à ce moment-là, elle ne parlait pas un mot de français. Mais peut-être parlait-elle déjà trois langues.

La voilà donc chez nous parlant un peu français, mais l’écrivant très mal, en train d’essayer de ne pas encombrer trop la secrétaire et de rendre vaguement service.
Le mois se finit. Intrépide et audacieuse elle me demande d’être rémunérée pour le mois passé. J’ai ri.
« Tu ne sais rien faire, tu nous a encombré, et maintenant tu voudrais qu’on te paye? Non vraiment, ce que tu as fait pendant un mois ne mérite pas un salaire, mais si tu veux gagner de l’argent, est-ce que tu voudrais venir, chaque semaine, 2h, pour traduire en russe et en armenien ? C’est insupportable de soigner les personnes sans les comprendre. » Il y avait effectivement au cabinet à ce moment-là beaucoup de patients tchétchènes,  arméniens et géorgiens. Tous très malades.
Et voilà comment la consultation avec interprète a commencé.
Elle arrivait en sortant du lycée vers 17 heures. La secrétaire venait de partir. S’il n’y avait ni russophones ni arménophones, ce qui était bien rare, elle répondait au téléphone, elle avait fini par apprendre à le faire. Cela me soulageait bien de terminer ma journée sans avoir quatre coups de fil par consultation.
Nous avons donc commencé à travailler toutes les deux: moi qui avait l’âge d’être sa mère, et elle toute jeune. Elle était mon oreille, me transmettant la plainte des réfugiés . Elle était mal à l’aise quand elle devait traduire des choses qu’elle savait pertinemment fausses. Ce n’était pas simple non plus de traduire les abominables traumatismes subis. Elle était ma voix. Ce n’était pas toujours simple pour elle, lorsque je disais non à une demande qui me paraissait inappropriée, notamment les demandes de scanners cérébraux dans les maux de tête des personnes victimes de stress post-traumatique.

Et puis elle a raté son bac parce qu’elle était amoureuse.Elle s’est mariée et elle a accouché en Aout. Elle est passé au rattrapage mais, même avec son gros ventre ils l’ont laissé à 9,8 sur 20 donc recalée.
À ce moment là j’étais déjà très attachée à elle. Elle a été reconnue réfugiée, mais elle n’avait toujours pas de nationalité. Ceci l’empêchait notamment de franchir une frontière.

Lorsque la secrétaire était malade elle la remplacait au pied levé, lorsque la femme de ménage était absente, elle la remplacait aussi malgré sa préférence pour des tâches plus intellectuelles.
La femme de ménage a cessé son activité. On a fait un contrat de génération entre notre secrétaire de 60 ans et cette jeune femme . C’était compliqué d’augmenter le temps de secrétariat d’un seul coup comme ça. Mais entre l’interprétariat, le ménage, et quelques heures de mise à disposition de personnel avec une autre association qui avait besoin d’une secrétaire trilingue, on y est arrivé. Comme elle avait un travail, elle a pu avoir une nationalité.
On a fait une fête pour sa nationalité française. De tous les cadeaux qu’elle a reçu je me souviens d’un porte carte, maintenant qu’elle avait une carte d’identité française, il fallait bien un endroit pour la mettre. Moi je lui ai offert les pièces de monnaie liberté-égalité-fraternité-paix illustrées par Sempé
Les patients du cabinet l’aiment beaucoup. « Vous savez,celle qui a un petit accent, elle est bien, cette jeune là . »

Maintenant la secrétaire la plus âgée a quitté le cabinet et elle l’a remplacé elle est toujours dynamique entreprenante motivée elle ne fait plus de traduction parce que c’était trop long pour elle mais pour elle et moi cela a été une expérience capitale.
Il y a juste un problème.Ca fait déjà 6 ans qu’on se connaît et elle m’appelle toujours docteur.
J’ai pourtant essayer de la convaincre que dans une petite équipe on s’appelle par son prénom mais non.

Les typologies de mineurs étrangers isolés par Angélina ETIEMBLE 19/ 10 /2016 notes prises pendant la conférence

 

Qui sont ces jeunes mineurs étrangers non accompagnés ? Pourquoi et pour qui entreprennent-ils ce voyage ?

Cette typologie proposée est un outil de lecture de la réalité qui elle-même est toujours plus nuancée, plus complexe.  Il y a une singularité du parcours de chacun.
1. Le mandaté : c’est un travailleur Il ne demande pas de protection ou alors c’est un étudiant qui demande une protection pour pouvoir faire sa formation.
2. Le fugueur. C’est un jeune qui s’est structuré sur la fugue .Fugue de  chez lui   fugue qui se reproduira également dans les institutions.
3.L’errant:  c’est un jeune qui s’éloigne progressivement des institutions qui se socialise dans la rue. Ce sont des groupes d’enfants sous la coupe d’autres ados ou d’autres adultes.
4. L’exploité.  Cette exploitation est pensée dès le pays d’origine. Il s’agit de prostitution , de vol, de mendicité, d’esclavage domestique, tout cela dans la clandestinité.
5. L’adolescent exilé réfugié. Figure que nous connaissons déjà.
6. Le rejoignant. Il s’agit d’un jeune qui va vers une famille précise ou en  imitation d’une migration racontée au pays.

7.L’aspirant: il s’agit d’une migration contemporaine juvénile. C’est une quête personnelle de la migration, synonyme de rêve et d’émancipation

8. L’initié : il s’agit d’un jeune qui tente de s’éloigner de l’univers de la maison qui est maternant et infantilisant et qui entreprend ce voyage initiatique pour se réaliser en tant qu’adulte.

Ah la tête docteur c’est pas ça!

Ah la tête docteur c’est pas ça!

 

Antoinette est mon alouette. Elle a besoin d’être soignée de partout, et je pense à la chanson en allant chez elle .

Antoinette gentille Antoinette

Antoinette je te soignerai

Je te soignerai la tête, Je te soignerai la tête

Et c’est vrai que la tête d’Antoinette ne garde plus grand chose. Elle reste pourtant chez elle avec son jardin et ses fleurs, parce que ses enfants l’appellent tous les jours, parce que son fils passe toutes les semaines, parce que l’infirmier passe tous les jours lui donner ses médicaments et parce que sa vie est bien ritualisée. De toute façon elle ne veut rien d’autre. Elle ne veut pas aller en maison de retraite, elle ne veut pas de portage de repas, elle a mis le Clic en dehors de chez elle.

 

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Sur son ordonnance apparaît un médicament anti-Alzheimer dont je ne sais pas trop la provenance, peut-être à l’occasion d’une consultation mémoire, organisée par un des enfants, sans me le demander, et que je n’ai pas osé retirer puisque les enfants n’en ont jamais parlé avec moi. Les dieux de Prescrire vont sans doute jeter l’anathème sur moi pour plusieurs générations .

Ah la tête docteur c’est pas ça

Antoinette gentillle Antoinette

Antoinette je te soignerai

Je te soignerai le cœur

Je te soignerai le cœur

Le cœur c’est pas ça non plus, mais ça va plutôt mieux. Un jour où le froid de mon stéthoscope s’est posé sur sa poitrine et a entendu un rythme rapide et irrégulier, ce jour où il était impossible d’avoir un rendez-vous avec un cardiologue avant la Saint Glinglin, et où je pensais qu’une hospitalisation achèverait l’état de sa mémoire, ce jour-là je lui ai donné un anticoagulant et un antiarythmique . Deux jours plus tard, ralentissement brutal de son cœur, syncope cardiaque, chute, consultation cardio en urgence cette fois (sans doute que le 15 a pesé plus lourd que moi) pose de pacemaker,retour à domicile. Peut-être aurait-elle fait une hémiplégie si je n’avais pas soigné son rythme cardiaque? Mais du coup elle a fait un bloc auriculo-ventriculaire …..sous cordarone. Elle a tout de même évité les 5h d’attente sur le brancard des urgences puisqu’elle est montée direct en soins intensifs de cardio.

Antoinette gentillle Antoinette

Antoinette je te soignerai

Je soignerai ton diabète

Je soignerai ton diabète

Après 80 ans l’hypoglycémie est plus grave que l’hyperglycémie.Comment soigner un diabète avec une insuffisance rénale débutante, un cœur en vrac, des membres inférieurs pas très solides et une vie solitaire dans une maison.

Dès qu’elle se sent faible Antoinette prend du sucre ça lui fait du bien ça la remonte.

J’ai essayé sans beaucoup de conviction de lui faire arrêter ce sucre en morceaux, qu’elle prend au moins une fois par jour.

J’ai changé les médicaments plusieurs fois parce que je n’étais pas sûre que ces sensations de faiblesse ne soient pas quand même des petites hypoglycémies, j’ai fini par tout arrêter mais l’infirmier à domicile était paniqué par sa glycémie à 2 grammes, j’ai repris un petit traitement compatible avec l’état de son rein.

Antoinette gentillle Antoinette

Antoinette je te soignerai

Je te soignerai les fesses

je te soignerai les fesses

La vulve d’Antoinette est toujours extrêmement irritée rouge gonflée.J’ai tout essayé, je l’ai envoyée en consultation gynéco .Ils m’ont dit qu’il fallait mettre un pessaire parce qu’effectivement elle a un très léger prolapsus. Je crois qu’ils n’ont pas regardé la vulve ou alors peut-être que la gynécologie s’arrête à la sortie du vagin .Déception, bricolage maison, alternance de diverses crèmes pas toujours efficaces. Il n’y a pas de vulvologue dans notre ville, ni de fessologue d’ailleurs

Antoinette gentillle Antoinette

Antoinette je te soignerai

Je te soignerai les jambes

Je te soignerai les jambes

Depuis qu’elle a des anticoagulant elle a des hématomes sous sa peau. Antoinette est toujours en robe ou en jupe, jamais en pantalon. Et elle n’aime pas du tout ces hématomes. C’est pas joli. La coquetterie est sa dignité. Ouste: arrêt du Xarelto, un peu dangereux compte tenu de son insuffisance rénale et de son âge, et sans doute hors AMM puisqu’elle a une fibrillation auriculaire. Mais les AVK n’ont pas fait mieux.

Elle s’en désole

Antoinette gentillle Antoinette

Antoinette je te soignerai

Je soignerai ton moral

Je soignerai ton moral

Alors là c’est carrément difficile. Il y a beaucoup de fantômes dans la vie d’Antoinette, dans la vie de cette famille. Un époux, un fils, un petit fils. Que peuvent les antidépresseurs sur le chagrin ? Que peuvent les somnifères pour oublier les absents ? Que peuvent les psychotropes pour affronter la dépendance insupportable qui s’installe?

Alors on cause, un peu, beaucoup, selon le temps qu’il me reste avant de reprendre les consultations.

Lorsque Antoine et Antoinette ont pris leur retraite, ils ont quitté la ferme isolée au bout de la demi route, pour venir en ville et c’est là que je les ai rencontrés. Depuis Antoine est mort et Antoinette n’est plus capable de venir au cabinet alors je vais chez elle.

Je me gare devant la petite maison, je sonne.

Elle crie derrière la porte “Qui c’est?”

Je réponds :”C’est le docteur ”

Je pourrais dire c’est la docteure, c’est la doctoresse ou me présenter par mon nom, qu’elle connaît bien sûr, mais c’est un rituel qui s’est installé entre nous sans que nous nous en rendions vraiment compte.

Elle m’ouvre. Elle a toujours sur elle sa blouse sans manches en nylon. Elle la met par-dessus ses vêtements pour ne pas les salir, comme les agricultrices de sa génération.

J’examine Antoinette, je regarde sur le cahier de brouillon que je laisse à domicile, mes observations précédentes .Parfois le cahier a été perdu et l’alouette ne se souvient plus où elle l’a mis le cerveau de l’alouette est tout petit.Je repars avec un peu de vague à l’âme. Bientôt sans doute, il faudra tendre l’oreille pour entendre le chant de l’alouette envolée .

Rapt « amoureux » en Russie

dagestan-russia-republic-settlementJe faisais les marchés. J’allais dans quatre villages différents, chacun un jour par semaine . On dormait dans le camion et on faisait ça toutes les semaines. 4 jours partis, 3 jours à la maison.

Il y avait un monsieur qui m’avait acheté des chaussures. Il est revenu toutes les semaines puis il a demandé à m’épouser. Je ne voulais pas. Je savais qu’il avait déjà été marié , je ne voulais pas épouser quelqu’un qui avait déjà un enfant. Mais il a beaucoup insisté, il a demandé à rencontrer mes parents. Il a dit que si mes parents disaient non, il me laisserait tranquille. J’ai cru que c’était une solution pour avoir la paix. Je lui ai donc donné l’adresse de chez moi, pour qu’il en parle une bonne fois avec eux. Je savais que ma mère refuserait. Il est venu mais il n’a pas rencontré mes parents, il n’a même pas franchi le seuil de ma maison, il m’a enlevée, il m’a ramené chez lui et il m’a cachée.
Je n’ai pas eu de sexe avec lui à ce moment-là.
Il fallait d’abord faire prononcer un mariage religieux, le Nikâh, par un mollah.
Ils sont donc allés négocier avec mes parents. Ceux ci n’avaient pas tellement le choix. En effet une femme qui est enlevée, et qui ne se marie pas avec l’homme qui l’a enlevé, ne peut plus jamais se marier ensuite. Elle est supposée avoir eu des relations sexuelles avant le mariage, avec la personne qui l’a enlevée. Ce n’était pas mon cas comme je l’ai déjà dit mais je risquais de ne plus jamais me marier et donc mes parents ont accepté ce mariage.
Le mariage a été célébré, les enfants sont nés. Je n’étais pas heureuse, j’ai plusieurs fois souhaité partir. Deux choses m’en ont empêchée : les conseils de la famille, de mon côté ou de son côté à lui. On me disait que ça allait passer et qu’il allait devenir gentil. Le risque de ne pas avoir mes enfants avec moi, m’a empêchée également de partir. En effet au Daguestan en cas de divorce, les enfants sont confiés, parfois à mère, parfois au père. Rien n’est systématique. Ce n’est pas comme en Tchétchénie où les enfants sont systématiquement confiés au père.

Pour pouvoir divorcer il aurait fallu que mon mari demande la rupture du Nikâh . Il faut qu’il considère la relation avec sa femme « comme frère et soeur » trois fois et au bout de trois fois la fin du Nikâh est prononcé.
Chez nous le mariage religieux précède le mariage civil il n’est pas obligatoire de se marier civilement mais je l’ai fait pour que mes enfants puissent être sur le passeport de leur père.
Quand j’ai épousé cet homme je ne savais pas qu’il avait fait déjà à 9 ans de prison 3 x 3 ans.
Encore maintenant en France j’ai essayé de rencontrer les mollahs à la mosquée .Certains disent que le Nikâh peut être rompu de ma propre initiative puisqu’il a essayé de me tuer et d’autres disent que non que je ne peux pas rompre le Nikâh , si lui ne le demande pas ou si lui ne l’accepte pas.
Je fais des cauchemars où il revient à la maison et dans mon rêve, j’accepte qu’il revienne. Dans mon rêve je sais qu’il est méchant mais je lui pardonne et je me réveille en sueur.
Lors de la session d’assises je vais demander au juge de casser le Nikâh

 

NDLR

Quelques définitions
« Nikâh » (en Islam) (fondation d’un foyer stable, entraide pour la réalisation des intérêts mutuels, protection contre la fornication et l’adultère…)- (« Houdjjat oullâhil Bâlighah » – Volume 2 / Page 138)

La répudiation en Islam Talaq

Le divorce, s’il est une chose possible, ne doit se produire qu’en dernier recours. Mahomet a ainsi voulu préserver le mariage en instaurant la nécessité de réitérer, par trois fois successives (et non simultanées), la formule de répudiation qui met fin à la vie commune et fait entrer la femme en ‘idda, période de retraite ou de continence, ou délai de viduité (qui permet notamment d’éviter, au cas où la femme enfante, qu’on attribue cet enfant à un autre homme qu’au mari) .Pour les chiites, cette répudiation doit se faire devant deux témoins musulmans de la famille du couple. En outre, afin de préserver la femme contre des abus fréquents dans les temps pré-islamiques, le Prophète a ajouté que la troisième répudiation rendait celle-ci définitive, empêchant le mari de maintenir sa femme dans un état intermédiaire. Il y a ainsi deux répudiations, dites révocables (radj’î), suivie d’une troisième, irrévocable (bâ’in). « La répudiation révocable est donc conçue comme un moyen de protéger le mariage, la répudiation irrévocable comme une protection de la femme. »

Reconciliation (sourate 4.45 et sourate 65.1)Le mari doit prononcer trois fois la formule de divorce (talāq)Les familles cherchent à trouver un arrangement pendant le iddah. Si le couple entretient une relation sexuelle la procédure est annulée.
Prononciation (sourate 65.2 et 2.231)Un Cadi commence et le mari finit de prononcer le Triple talāq
François-Paul Blanc, Le droit musulman, Dalloz, 2e édition, 2007, 128 p., p. 76-84.
Khul’

Le khul’ (ou khol’) est une forme de dissolution du mariage musulman qui intervient à l’initiative de la femme. Il est prévu par le Coran (IV-128 et II-229 [1]), selon lequel « Si vous craignez de ne pas observer les lois de Dieu, une faute ne sera imputée à l’un ou à l’autre, si l’épouse offre une compensation. » [1] et intervient lorsqu’une épouse ne parvient pas à convaincre un cadi (juge) de prononcer le divorce pour faute[1].

François-Paul Blanc, Le droit musulman, Dalloz, 2e édition, 2007, 128 p., p. 74-76