Les hystériques et les médecins.

L’hystérie n’est pas une insulte, c’est une souffrance. Il n’est pas question de l’hystérie historique, celle de Freud et des psychanalystes, il s’agit de ceux et celles que nous recevons en médecine générale, et du service que nous devons essayer de leur rendre.

Pourtant le premier abord est bien désagréable, ce comportement théatral, ce besoin d’attirer l’attention sur soi par des manifestations incongrues, au travail, à l’école, ou dans la salle d’attente, toujours en public, est difficile à supporter. Lors de la consultation, il est très difficile de s’extraire  de la relation quelques minutes, pour faire une synthèse. Le récit  des troubles part dans tous les sens, avec de multiples détails . Les questions angoissées et insistantes, ou l’argumentation  pour expliquer au médecin ce qu’il doit faire, parasitent la pensée.

Deux systèmes de défense se font face .

jericho

À la septième fois, les murailles tombèrent. Victor Hugo

 

La personne souffrant d’hystérie amène ses symptômes comme un leurre. Ce leurre doit attirer l’attention du soignant sur lui, et en même temps  en détourner   le regard par son agitation. Il s’agit de masquer sa véritable détresse, intime, terrible, indicible.  Cette détresse intime dont la révélation ,ou l’évocation, ou le ressenti   serait synonyme d’explosion psychique. Besoin d’être vu, d’être soutenu, d’être entendu, et en même temps impossibilité de  parler du coeur de sa douleur. Douleur consciente souvent mais dont le ressenti est verrouillé, parfois douleur inconsciente. L’hystérie est donc un puissant système de défense psychique.

Le médecin est lui aussi  sur la défensive. Face à ces symptômes  il essaie de trouver une logique médicale, un fil conducteur. Ecoute, examen clinique, examens complémentaires,  synthèse. Mais il est sans cesse parasité par  le comportement du patient en face de lui.  Complètement envahi. Il se sent manipulé et c’est exact qu’il l’est . Il ressent sans pourvoir s’en dépêtrer ce mouvement du patient  qui capte son attention à chaque instant et qui veut   l’empêcher à tout prix de s’intéresser à sa souffrance psychique.

Le médecin généraliste devrait être très prudent. Il sait que tout symptôme peut être psychique, mais que cela demande une grande prudence. Une méthode. Un discernement minutieux. Faire une erreur d’orientation est terriblement préjudiciable pour le patient. Dans les deux sens. Il a besoin de calme et de réflexion.

Il est dans ses doutes  alors le patient, lui, est dans ses certitudes défensives

Parfois le médecin rit  sous cape, ce qui est intolérable. Il rit parce que  la théâtralité  ôte toute crédibilité somatique au patient. Il rit aussi  de manière défensive, parce qu’il essaie de ne pas se laisser embarquer. Mais ce rire ferme toutes les portes de la relation et enfonce encore plus le patient. L’hystérie ce n’est pas drôle.

Plus le patient s’agite, plus le médecin s’agace.  Mais celui-ci finit par saisir l’absence de maladie organique. Il tente de rassurer le patient.

Si cette attitude bienveillante, explicative,  est efficace  habituellement  (et encore plus chez les anxieux )  elle est totalement inefficace dans l’hystérie. Le patient a besoin de son symptôme pour exprimer par son corps ce qu’il ne peut pas dire autrement. Si les bilans sont normaux, c’est un drame absolu.  Alors le patient insiste . Il trouve un autre symptôme après s’être rhabillé, ou lors de la consultation suivante. Il modifie son histoire. Le médecin est déconcerté. A son tour d’être sur la défensive. Il tente parfois ( à tort !)  de parler sur le ton de la légèreté.:  Vous n’avez rien ! Ce n’est pas grave !  Le ton monte. L’agacement est réciproque.

Le médecin espère que le patient est fâché pour de bon!  Il ne sait pas par quel bout le prendre , il a l’impression de ne servir à rien. Mais celui-ci revient avec d’autres symptômes, ou les mêmes que rien ne calme. Il met le médecin en échec. Selon son degré de patience celui-ci va  multiplier les examens  ou au contraire l’envoyer balader. Il va peut-être essayer de lui dire que c’est psychique.Catastrophe. la douleur est trop immense pour être abordée.

Deuils à répétition. Agressions sexuelles non dites, parfois très anciennes. Difficulté à accepter sa sexualité. Syndrome post traumatique. Sentiment d’abandon et d’inutilité. Ainés de grande famille dévoués aux plus jeunes, sans jamais avoir interchangé son rôle etc…

Quel mystère porte en lui celui qui se plaint indéfiniment sans jamais nous livrer son secret  ?

 

 

 

 

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La maladie du milieu

Soigner  ceux qui ne sont pas docteur-addicts (*)est fluide le plus souvent, à condition de les convaincre que cette fois, un petit (ou gros) coup de pouce de la médecine est nécessaire.  Ces patients qui ne consultent que très peu et parfois avec une certaine réticence, redoutent une surmédicalisation. Voilà ce que je leur dis.

 

Le docteur ne sert à rien pour les maladies bénignes. Elles guérissent toutes seules , ou plutôt notre corps ayant une capacité d’auto-guérison, il vaut mieux le laisser faire . Sinon le remède est pire que le mal.

Et même, oui même quand nous mettons un plâtre, est-ce nous, les médecins qui faisons repousser l’os ? Non !  Nous immobilisons le membre malade pour qu’il puisse reconstruire de l’os tout seul.

Et quand nous faisons des points de suture ? Nous rapprochons les berges pour qu’elles puissent se rejoindre, rapidement et avec une cicatrice  plus discrète, mais c’est notre peau qui repousse,   c’est notre subtile machine corporelle  qui sait refabriquer du  tissu cutané.

Et les plaies ? Ca repousse à partir du fond  le plus souvent, non ?

Le rhume se soigne avec un mouchoir et de la patience,  de l’eau salée éventuellement.

La plupart des lumbagos  nécessitent chaleur et patience aussi.

knock

Le docteur ne sert à rien pour les maladies graves. Nous n’empêchons pas indéfiniment les vieux de mourir, ça se saurait. Nous savons bien que certaines chimios ne donnent que quelques mois de répit. La vie est une maladie mortelle sexuellement transmissible.

Mais il y a les maladies du milieu .  Les phlébites, les pneumonies, beaucoup de cancers heureusement, les insuffisances thyroïdiennes, la polio contre laquelle on peut vacciner, et tant d’autres,  et pour ces maladies là, un bon docteur, je veux dire un consciencieux compétent et qui prend son temps, ça vaut le coup de le rencontrer et de lui faire confiance.

Voilà ce que je dis aux patients réticents à se soigner. Ceux qui habituellement ne consultent pas, parce que  » J’ai pensé docteur que ça allait passer »

C’est une grande partie de mon travail de faire le tri entre ce qui a besoin d’être médicalisé et ce qui n’en a pas besoin. Parfois les patients font le tri eux mêmes.

En général ça les fait rire  le coup de  « la maladie du milieu « et cela aide bien à l’alliance thérapeutique.

Attendre un peu pour consulter n’est pas pertinent pour tous les problèmes de santé, c’est sûr, et il serait bien utile d’aider les usagers du système de soins à distinguer les  situations pas si fréquentes où il ne faut pas attendre.

 

Mais voilà, parfois, le patient devant moi a une  » maladie du milieu » . Et cette maladie-là  la médecine peux la guérir. Dans  cette maladie là  l’absence de soin peut le faire mourir ou lui causer un grand préjudice.

Celui-là  donc je souhaiterais vraiment qu’il se soigne.

 

ps

(*)Notons qu’il y a  à l’autre extrême bien des manières d’être Professionnel-De-Santé-addict, y compris via l’homéopathie puis l’ostéopathie

Ces approches de la santé étaient sensées nous amener vers une « prescription sobre  » (Expression trouvée dans le Prescrire d’Août  2017 sous la plume de Jean-Louis Montastruc) mais cela a été tout le contraire.

Nous avons vues les mères se précipiter pour donner des granules d’Arnica 5 ou 9 ch à un enfant venant de tomber, alors qu’un enlacement sécurisant et tendre aurait suffit à l’apaiser.

Nous avons vu les patients se précipiter chez l’ostéopathe  juste après la naissance  de leur enfant ou pour un retard de lecture (authentique), donc  pour tout et son contraire.

La panacée universelle change régulièrement de composition.

Autrefois nous étions bien portants jusqu’à preuve du contraire. Maintenant avec les docteurs Knock , « Tout homme bien portant est un malade qui s’ignore ».  nous sommes malades jusqu’à preuve du contraire. La preuve étant parfois un certificat médical , pour le sport, la crèche, le départ à l’étranger, la fonction publique, etc.. .   La preuve étant aussi parfois une prise de sang ou autres explorations coûteuses et inutiles parfois dangereuses et en tout cas avec des effets secondaires.

Nous avons maintenant conscience des effets secondaires des médicaments, il nous faut prendre conscience des effets secondaires du dépistage et essayer de s’extraire de l’anxiété généralisée.

Qui sème l’angoisse récolte le pognon (Proverbe de moi)

 

 

 

 

Emma et Tante Paulette

Quand Paulette a aperçu Emma  la première fois , elle marchait le long des jardins, de l’autre côté des remparts. Droite dans son uniforme, avec son chignon blond .  Une souris grise disaient les mauvaises langues. Une reine.

Elle-même s’est sentie comme un ver de terre.Mal habillée. Fagotée, comme aurait dit sa mère, marchant souvent rapidement, serrant contre elle son imperméable trop gris et trop long, pour se protéger du vent. Elle s’est sentie honteuse d’avoir même osé la regarder. Elle a baissé les yeux sur ses chaussures et elle a continué.

Il n’y avait pas la même météo du côté  de Paulette et  du côté d’ Emma. D’un côté le gris, de l’autre la lumière. D’un côté le crachin breton et  de l’autre le soleil d’une après-midi lumineuse. Deux mondes.

Mais elles passaient par là tous les jours . Les deux . Il était impossible qu’elles ne se recroisent pas . La petite paysanne bretonne avait eu quand même du charme aux yeux d’Emma, ou du moins de l’intérêt.  Dans quel état se trouvait Emma à ce moment-là?  C’est ce que Paulette demandait dans ses lettres mais il n’y avait pas de réponse.

Bien difficile de dire, si longtemps après,  donc,ce qui avait fait arrêter le regard d’Emma sur Paulette. Envie de connaître un peu cette ville qu’on leur demandait de contrôler ?L’angoisse d’être si loin de son pays? La cohabitation permanente avec des hommes?  Ou juste cette rencontre au crépuscule,  un regard, une silhouette. Qu’est ce qui déclenche l’amour ?

Emma avait fait l’école d’Obernai .Très jeune veuve de guerre sans enfant,elle faisait partie de la Wehrmacht.

Paulette se sentait très ambigüe, elle détestait la guerre, elle détestait l’occupation, mais son père aimait Pétain. Celui-ci ne disait-il pas qu’il avait fait don de sa personne à la France?  De l’autre bord son beau-frère voulait rejoindre le maquis de Saint Marcel.

Que sont les raisons politiques face à la fulgurance d’une rencontre ? S’en étaient suivis de longs mois d’amour et de honte.

Paris, Wehrmachtshelferinnen

source wikipédia

.

 

…….

Gwenaelle lit en tremblant. Lorsque sa tante a fait un malaise le jour du mariage , on lui a demandé de passer chez elle prendre sa carte vitale, ses résultats d’analyse et ses dernières ordonnances. Elle a du fouiller, elle a trouvé des lettres postées d’Allemagne. Beaucoup, étalées sur plusieurs années . Elle n’aurait pas dû les ouvrir et maintenant elle frissonne.

Elle aurait du y penser, mais imagine-t-on la vie amoureuse et sexuelle des anciens de la famille ? Imagine-t-on l’homosexualité   de nos aînés ? et de nos aînées ? Non  ! On dit une vieille fille. Et même une vieille casse-pied.

Gwenaelle perd pied. Elle comprend les silences gênés. Qui savait vraiment? Le couvent qui a renvoyé tante Paulette ?

Tout s’explique : sa maladresse, sa solitude, son chagrin quand des enfants naissaient dans la famille . Et aussi le malaise d’hier quand  un homme de son âge, célibataire lui aussi, un peu  goguenard mais semblant plus à l’aise qu’elle,  l’a taquinée en public.  Que savait-il, lui qui a grandi dans le même minuscule hameau que Paulette ?

Et à propos,à la libération, l’ont-ils rasée comme celles qui aimaient les hommes ?

Elle referme les lettres. Elle ne dira rien. A personne.

Mais elle  éprouve soudain une grosse bouffée de tendresse et de solidarité. Tante Paulette prend brusquement les traits d’une amoureuse.  Une jeune femme  broyée par la double interdiction de son amour.

Je veux pas que ma Mamie elle soit mourue

Elle ne fait pas 1 mètre 50. Déjà elle n’était pas très grande mais elle se tenait très droite, très fière, même quand elle était en voiture. Mais l’âge, l’ostéoporose, les quelques  fractures vertébrales qui vont avec, et les neurones en castagnettes l’ont recroquevillée.

Les enfants ont bien essayé de la garder dans sa maison. Ils se relayaient le jour pour ne  jamais la laisser seule, et  une garde venait dormir avec elle la nuit. Mais un jour, une nuit plutôt, elle s’est levée et a saisi un couteau. La garde n’a plus voulu venir. Elle a traversé la route et elle est rentrée à la maison de retraite.

C’est fou ce que ce petit bout de bonne femme avait comme force la nuit pour passer par-dessus ses barrières, déchirer son matelas et se mettre en danger. Mais, le jour, pfuit, plus de force, ni pour manger, ni pour marcher. Il lui faut de l’aide pour tout.

Sa grande famille vient la voir.

Le fils aîné d’abord. Trois fois par jour. Il faut dire qu’il est veuf depuis longtemps et qu’il habite près de sa mère, veuve elle aussi. Ses petits enfants – et donc ses arrière petits enfants à elle-  ne comprennent pas bien  pourquoi ce grand père et cette grand mère  ne sont pas mariés et ne  vivent pas dans la même maison. Au moins  300 mètres les séparent. Alors quand ils débarquent, une fois le grand père embrassé, ils filent voir l’aïeule.

-Tu sais, lui disait la plus grande, je ne te dis pas de gros mots, mais quand même, je les connais tous.

L’aïeule riait et rayonnait de plaisir. L’autre petit bout de femme, plus jeune de  80 ans, riait aussi.

 

Maintenant elles rient moins.

Elles rient moins, pas si sûr. Dans ce doux délire qui chasse peu à peu le reste des pensées, il y a aussi du rire, ou en tout cas de la fantaisie, de la légèreté et de l’affection.

La petite fille vient la voir. La fille du veuf. Avec ses quatre enfants. Une fois par mois. Elle habite loin. Quatre heures pour venir. Quatre heures pour repartir. C’est un peu court sur un week-end , mais il y a souvent des vacances scolaires, elle peut prolonger un peu.

-Tu n’es pas obligée de venir, lui dit La Tante.

-Je sais. Je ne suis pas obligée.

Mais elle vient quand même. Pas par devoir, pas par morale, non. Elle adore cette grand-mère. Elle sait que la fleur en train de se faner a encore quelque suc précieux à déverser, et elle veut le recueillir. Elle l’a expérimenté avec sa propre mère. Etre là tout près, pendant les dernières semaines, lui a été d’un grand secours pour la suite. Elle a eu les confidences, les dernières intimités, les dernières angoisses, elle lui a tenu la main et c’était bien. C’était sa place.

Pour la grand mère c’est différent, à cause de la tête qui part en vadrouille. Mais cette grand mère ne jugeait jamais. Non pas qu’elle soit très tendre,  mais cela ne l’intéressait pas. Comme si juger les autres était du temps perdu. Un regard si précieux, dans cette famille où pourtant tout était  sujet à commentaires.  La longueur de la jupe par exemple. trop courte, tu es dévergondée, trop longue , tu es vieux jeu. Mais la grand mère non.  Elle prenait les gens comme ils étaient, et la petite fille venait se nourrir  de cet espace de liberté. Encore à ce moment-là, même s’il est devenu totalement fantasque avec la démence.

La petite fille entre dans le hall de la maison de retraite et la grand mère crie  : « Cécile !!! »

-Mais grand mère comment tu as su que j’étais là  ? Tu me tournais le dos tu ne pouvais pas me voir ?

-Si je ne t’ai pas vue c’est que je t »ai sentie

« L’huître et les plaideurs » pense la petite fille. Sacrée grand mère Elle se souvient encore de ses fables. Pourtant elle n’est pas allée à l’école. La ferme était trop loin de tout.  Les parents, les grands-parents, les oncles et les tantes, toute cette  tribu qui vivait sur le domaine lui ont appris les rudiments. Lire, écrire, compter, jouer du piano ( mais ça , cela n’a pas du tout marché) Quelques  institutrices,   ensuite, sont venues compléter  quelques heures par semaine l’instruction de cette bande de gamins. Personne ne sait bien ce qu’elles et ils ont appris. Mais la curiosité et les rencontres de la vie ont fait le reste.

Le père est très fier d’avoir une mère si peu  scolarisée et si instruite  pourtant.

La petite fille est venue avec les enfants. Tous les vieux de la maison de retraite s’agitent. Les visites, même pour une autre, ça leur fait du bien.

Le plus jeune a quatre ans . La vieille marche en s’appuyant sur lui . Il a mis des bottes jaunes, un pantalon rouge et un pull vert. L’enfant multicolore. Il accepte l’ appui de son arrière grand-mère et il marche tout doucement jusqu’à la fenêtre. Elle regarde sa maison,  là, juste en face, pendant tout un moment. Le demi tour est périlleux. L’enfant continue pourtant, marchant  précautionneusement avec ses belles bottes sales, sur le lino bien propre du couloir. Il s’adapte au pas de la très vieille dame. Le tableau est charmant.

La petite fille pense qu’on pourrait écrire un  Petit Ours Brun  » Petit Ours Brun fait marcher sa bonne-maman »

Elle le mériterait bien ce  nom de Bonne-Maman, car c’est la reine des confitures. Confitures de tout.  Mais celles au cassis !!! A tomber par terre. Et celles au raisin ! Et la gelée de coing!

Le soir ils dînent avec le grand-père, qui n’est pas le mari de la grand-mère. Le petit s’écrie  « Je veux pas que ma Mamie elle soit mourue ».

Silence.

Ce n’est pas encore l’heure. Demain on ira la voir.

L’autre fille ne vient pas voir sa grand-mère. Ce n’est pas qu’elle ne l’aime pas. Bien au contraire. Elle en est peut être encore plus proche. Mais la voir comme ça  la bouleverse trop. La vieillesse, la maladie mentale, la mort qui s’approche, cela lui est impossible à supporter…..

Un jour, un événement de  santé de plus, une hémiplégie, un coma,  on ne sait pas trop. On l’envoie à l’hôpital faire un scanner d’on ne sait quel organe, à 93 ans et une démence bien avancée depuis  1 an.  Ses enfants y croient encore peut être, les médecins et les directeurs n’osent pas cesser les investigations. Dans un sursaut de bon sens, ou  dans la tristesse de l’impuissance, on la renvoie à la maison de retraite.

Le jour de son enterrement ,ils sont tous là. Combien d’enfants courent et rient partout ? Beaucoup.Ce n’est pas vraiment  si triste. Juste terriblement nostalgique. Elle l’avait bien dit au plus jeune de ses petits-fils. Je crois que je ne serai pas là pour ton mariage.

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Je veux rentrer chez moi et hisser le grand pavois

C’est un jeune homme qui a raté son bac. Indescriptible humiliation. Son grand-père a fait polytechnique, ses deux frères sont officiers de marine. Lui, il n’aime que la terre, il aimera plus tard avec passion, le travail du bois, mais il ne le sait pas encore.

Il va en stage chez un agriculteur et épouse sa fille. Trois ans après, la Loire les innonde, pas d’assurance, ils ont tout perdu.S’ensuivront des années de galère.

Sa seule consolation, sa seule fierté ce sont ses enfants. 5 garçons et 4 filles, alors que son brillant frère n’a pas de fils et voudrait même en adopter un des siens.

La retraite arrive. Il hérite d’une riche tante, et le voilà recevant dans son immense jardin, ses multiples petits enfants. Une vieillesse de nabab après une vie de gueux.

15 ans heureux se passent. Il se souvient qu’il est né dans un château d’une région viticole, et il veut choisir le vin de son enterrement. Il le commande.

Aux vacances suivantes quelqu’un ose prendre la parole, devant le patriarche, pour regretter que l’on ne puisse pas boire de ce vin qui est sans la cave. Silence. Le vin de l’enterrement est de l’ordre du sacré. Mais le grand ordonnateur consent à anticiper sur l’événement….

Quelques mois plus tard, le vin a été complètement bu. Il faut dire qu’il y a beaucoup de gosiers. Jusqu’à 40 personnes certains jours en comptant les enfants. Il faut plusieurs service de table ! Qu’à cela ne tienne! On va recommander du vin.

4 ans se passent. 4 commandes de vin. Et de multiples aller et retour entre la cave et la salle à manger.

Et un jour, en tondant la pelouse, une violente douleur dans la poitrine. Infarctus. Hôpital. Il rentre. Il n’a plus de force. Ses 85 ans sont devenus écrasants. Il ne va plus dans son atelier, il ne tond plus la pelouse. Un an après nouvel infarctus. Soins intensifs au CHU. Le coeur se ralentit à 27 battements par minute. Hémiplégie transitoire . Ses petites filles viennent prendre le relai et renvoient la grand-mère se reposer. Il fait sous lui. Humiliation. Il regarde ses petites filles.:

– Vous ne le direz pas à votre grand-mère ?

Puis :

-Je veux rentrer chez moi.

La petite fille va voir le chef de clinique.

-Je sais que vous le soignez très bien, mais il veut rentrer chez lui.

Refus. Negocation. Dialogue de sourd. Blocage.

-Il a 86 Ans et toute sa tête, depuis 1 an il ne fait plus rien, il veut rentrer, c’est son choix, non ? Je signerai , il signera. Aucun reproche de notre part.

-Alors débrouillez vous.

-Pouvez-vous appeller une ambulance ?

-Non. Débrouillez vous.

La grand-mère est revenue. Elle est toute embrouillée. La petite fille appelle le médecin traitant qui organise la sortie d’hôpital.

Lorsque le vieil homme arrive chez lui le lendemain, tout est prêt.L’ambulance est venue le chercher, sa petite fille de 30 ans est montée avec lui. Le médecin généraliste, l’attend, un lit médicalisé a été installé.

Il arrive chez lui, s’assied, met son chapeau et sa chevalière, cale sa canne dans ses mains, fait venir son chien, puis il lève les yeux vers sa petite fille et lui dit:

 » Hisse le grand pavois  »

Et il sourit.

Elle sait qu’elle a pris la bonne décision.

Quinze jours plus tard, la famille au grand complet, les yeux embrouillés, boit une dernière fois les bouteilles de Brouilly.

Les misérables : La culture comme levier thérapeutique

Elle est un pur témoin de l’échec de  notre aide sociale à l’enfance. Abandonnée, placée dans une famille  gravement  maltraitante, s’enfuyant à 18 ans, traînant sa misère, plaçant elle  même sa fille, qui elle même abandonnera la petite-fille. La fatalité de la reproduction du malheur, juste éclaircie par la pensée que la petite fille ayant été adoptée, elle est aimée, comblée et heureuse quelque part, et qu’elle a apporté la joie dans une maison. On peut l’imaginer en tout cas. Votre fille n’a pas abandonné sa fille, elle l’a donnée a une famille qui était en capacité de la prendre en charge.C’est un acte de lucidité et d’amour.

Il faut l’espèrer, me répond-elle.

Je vois donc cette jeune grand mère, qui est aussi suivie par le psychiatre.  Je ne m’occupe donc que du somatique. Mais de consultation en consultation, des petits éléments biographiques se disent. C’est lourd. C’est écrasant. Alors, un jour, je lui parle de Cosette, des misérables, des Thénardier . Elle connait  l’histoire, par le livre, mais elle n’a pas vu le film avec Depardieu.

Cosette c’est un peu vous ?  A la fin de l’histoire, Cosette devient une princesse, vous le savez ?

Elle aime cette histoire. Nous parlons de Fantine, dépassée par sa situation de misère, qui a fait ce qu’elle a pu, des Thénardier bien sûr, qui exploitent la misère  de l’enfant et de la fin heureuse.  Faire récit. Inscrire son histoire dans une culture, c’est  l’alléger, la rendre tout d’un coup  un peu plus supportable. Comme si elle prenait sens.  Victor Hugo aurai-t-il écrit cette histoire rien que pour elle ?

Au moment où je dis ça , la princesse en devenir a  pourtant une odeur sui généris. l’odeur de Cosette, l’odeur de Fantine.

Elle revient régulièrement, avec la casquette vissée sur la tête, toujours souriante, toujours polie, toujours ponctuelle, tous les trois mois.   Elle me dit  chaque fois: Bonjour, c’est Cosette. Nous rions. Je l’examine et je lui prescris ses médicaments.

Je n’ose pas aborder la question de l’hygiène. C’est si humiliant. Par quel bout le prendre?

Je ne sais pas comment cela est venu, peut être par cette phrase publicitaire que je cite souvent dans mes consultations.

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Parce que vous le valez bien. Un acte de foi. Vous n’êtes pas réduite à votre traumatisme.

En tout cas c’est venu. Comment elle prenait soin de son corps, elle? Qui lui avait lavé les cheveux, coupé les ongles dans son enfance? Et comment ? Et est ce que cela lui avait donné le goût de prendre soin d’elle ?

Attention terrain hautement miné ! C’est si vite fait de blesser  quelqu’un qui a tant souffert.

Elle revient un jour. Elle a acheté un parfum, pas très loin de chez elle, et en plus il était pas cher. Elle me raconte le magasin, le prix.

Comment s’appelle votre parfum  ?

La vie est belle…..

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« La nausée » de Marie Martin Journaliste France 3 Midi-Pyrénées

Alors que le démantèlement du plus grand bidonville de France est achevé, alors que des centaines de réfugiés commencent à arriver dans des communes d’accueil partout sur le territoire national, la haine de l’autre, la peur des autres suintent dans de très nombreux commentaires, notamment sur les réseaux sociaux. « On n’en veut pas », « qu’ils rentrent chez eux », « ces gens-là ne sont pas comme nous ».

J’ai honte de ce que je lis. J’ai honte de ce que je comprends. J’ai honte que l’accueil de 4 500 personnes pose problème en France, dans un pays qui compte 60 millions d’habitants. J’ai honte que ce frein vienne de mes contemporains.

Comme ils ont la mémoire courte, ces porteurs d’un discours de rejet et de haine.
Ils ont oublié leurs larmes, devant le journal de 20 heures qui montrait le petit corps d’Aylan, mort échoué sur une plage de la Méditerranée.
Ils ont oublié les images de guerre, des bombes sur Alep.
Ils ont oublié que peut-être, leur grand-père a franchi les Pyrénées pour échapper à la mort et à la dictature de Franco.
Ils ont oublié que leur voisin est peut-être un enfant des boat-people.
Ils ont oublié que leur mère a peut-être sauvé la vie d’enfants juifs dans le maquis de Vabre.
Ils ne savent pas, peut-être, qu’on ne quitte pas son pays pour le plaisir d’aller s’entasser sous des tentes, dans la boue, dans le nord de la France.
Qu’on ne quitte pas son métier de médecin ou de professeur d’université pour le plaisir de venir un jour balayer nos rues.

Peut-être devraient-ils s’imaginer, une seule seconde, traverser une mer, un océan, des montagnes, pour sauver leur vie et celle de leur famille.
Peut-être est-ce aussi à nous, les journalistes, de rappeler que souhaiter le départ d’hommes et de femmes menacés de mort dans leur pays revient à souhaiter leur mort tout court.